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[visuel-news]
18-06-2026
La chronique
de Pierre Corcos
La cuisine de la satire
La satire qui tape juste fait méchamment réagir... En effet, le spectacle très drôle et cinglant Les Deux frères et les Lions de et mis en scène par Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre (jusqu'au 25 juillet au Théâtre de l'OEuvre) avait été attaqué en justice il y a sept ans, l'un des deux frères millionnaires Barclay, dont s'est inspiré l'auteur, ayant porté plainte pour "atteinte à la vie privée" (sic). Une rétorsion particulièrement violente puisqu'il fut demandé l'interdiction de la pièce, des dommages et intérêts à hauteur de 100 000 euros, la fin de sa commercialisation ! Il s'agissait surtout de néantiser une satire intelligente, ayant reçu une très large approbation du public, mais qui avait simplement le tort de raconter en détails une "success story" typiquement capitaliste, avec son lot d'affaires à la limite de l'illégalité, de sociétés écrans, de paradis fiscaux, et cette outrecuidance habituelle que rien ne doit pouvoir tempérer (surtout pas l'État, le Droit, les pires ennemis) et ce - sans aucun doute inexcusable - sur un ton de cynisme jubilatoire... Car ce ton traduit théâtralement l'amoralité, voire l'immoralité, qui accompagne nécessairement un tel affairisme sans vergogne, mais dans la patrie du capitalisme et sous l'égide des théories économiques libérales-conservatrices d'Hayek (1899-1992). Les deux frères jumeaux anglais, David Barclay et Frederik Barclay, nés dans les années 40, issus d'un milieu pauvre et gonflés à bloc par un arrivisme prédateur et revanchard, vont devenir à la fin du 20ème siècle l'une des plus grosses fortunes de Grande-Bretagne. Deux jumeaux partis de rien et aujourd'hui propriétaires - entre autres cases de Monopoly - du Daily Telegraph et du Ritz à Londres. Mais les voici stoppés un moment par un droit ancestral pluri-centenaire régissant une île anglo-normande... Oh, intolérable ! Il faut dégager au plus vite ce droit, et vaincre l'opposition des habitants ! De cette histoire de capitalisme sauvage et d'argent fou, un conte et une parabole ont surgi comme diables satiriques hors de leur boîte. Surtout un spectacle facétieux qui joue à fond la complicité avec le public, accueilli dès l'entrée du théâtre et choyé sans cesse (thé, scones, Vouvray), comme pour prolonger la pub des frères Barclay... L'auteur de la pièce et Lisa Pajon (ou Naïm Bakhtiar) déguisée en garçon sont les jumeaux en question, habillés en survêtement d'un bleu électrique, poissons allègres qui virevoltent dans "les eaux glacées du calcul égoïste" (Marx). C'est à la fois un théâtre qui raconte (vérité + fiction) et un théâtre qui incarne (ces frères siamois Picsou de fête foraine). Une satire percutante, à l'humour dévastateur, du néolibéralisme.

On l'ignore souvent, mais à l'origine de la "satire", on trouve le nom latin "satura" qui a d'abord désigné un plat garni de toutes espèces de légumes et de fruits ; puis, par dérivation, un mélange de vers en unités rythmiques diverses, et enfin un poème uniforme mais fustigeant divers tares et vices de l'époque. Il y a donc de la... macédoine littéraire à l'origine de cette charge, de cette dérision qu'est la satire.

Dans Sarkhollande (comédie identitaire) de Julien Campani, Léo Cohen-Paperman et Clovis Fouin, mise en scène de Léo Cohen-Paperman (jusqu'au 20 juin au Théâtre 13/ Bibliothèque), trois formes différentes composent un seul et même spectacle : le stand-up, le clown et le récit épique. Ces trois manières d'essayer de faire rire tout en étant seul en scène s'inscrivent dans une série théâtrale satirique, Huit rois (nos présidents), laquelle variait chaque fois les genres esthétiques (comédie onirique, vaudeville, etc.). Ce mixage satirique des genres est en même temps post-moderne. En effet, les grands récits historico-politiques de la modernité soutenant une dénonciation univoque se sont effacés, et il ne reste que la dérision... Au début du spectacle, le personnage de Nicolas Sarkozy, avec ses tics gestuels et verbaux, apparaît dans un "comedy club". Ici les blagues douteuses avec le public ressemblent fort, hélas, aux adresses vulgaires, et démagogiques par leur désacralisation de la fonction présidentielle, du genre : "Casse-toi, pov'con" ou "Avec Carla, c'est du sérieux" ou encore ce recours au kärcher pour nettoyer la racaille (!), etc. dont on se souvient encore. Et dont le trumpisme actuel nous offre la version outrancière... Puis François Hollande apparaît comme un gentil clown qui veut bien faire mais n'arrête pas de trébucher. Par exemple sur la Finance, qui était censée être son principal ennemi... Dérisoire ! Mais à la fin, une fausse spectatrice interrompt le spectacle, incarnant en fait un personnage de fiction venant du peuple. Issue de l'immigration, elle va nous raconter - à une vitesse telle que sa prestation en devient une performance - ses efforts d'intégration sociale, professionnelle et sentimentale autant que l'évolution de ses choix politiques. "Inspiré par la chanson de geste médiévale et la série télévisée" (sic), ce récit haletant, dernier mélange satirique, éclaire en fait tout le spectacle, dont le sous-titre est : "comédie identitaire"... Et explique pourquoi il s'avère moins drôle que grave. En contrepoint il y est en effet toujours question d'"identité nationale", question ô combien clivante aujourd'hui ! Mais faire rire n'est pas dans les attributs essentiels de la satire, et certaines épices ont du mal à passer.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
18-06-2026
 

Verso n°136

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