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17-09-2026
La chronique
de Pierre Corcos
Théâtre et psychanalyse
C'est un espace clos dans lequel, jouant différents rôles et acteurs de drames et parfois de tragédies, des individus se débattent dans des passions aliénantes, secrètes ou avouées. Alors question : de quoi s'agit-il ? Du théâtre ? Ou de la famille ? Bien sûr des deux.
De Sophocle à... Jean-Luc Lagarce, la famille et ses drames ont inspiré, avec des intentions très différentes, maints auteurs de théâtre. Il se trouve, par ailleurs, que c'est dans la tragédie grecque inspirée par le mythe que Freud rencontre l'histoire d'OEdipe, et y reconnait un scénario qui lui paraît valable universellement. Une reconnaissance dans le théâtre, mais aussi par l'introspection, dans sa propre subjectivité : des sentiments contradictoires, négatifs envers le parent du même sexe, et positifs envers le parent du sexe opposé.
Le théâtre met en scène la famille, la psychanalyse la scrute. Mais alors que vaut, que permet la théâtralisation de ce décryptage psychanalytique ?

Nathalie Boutefeu a tenté d'adapter pour la scène Le cas Dominique de Françoise Dolto (jusqu'au 20 septembre au Théâtre du Chariot). Médecin, psychanalyste, Françoise Dolto (1908-1988) a soutenu sa thèse de médecine en 1939 sur "Psychanalyse et pédiatrie". Ce qui a trait à l'enfant - éducation, prophylaxie et thérapie - fut son intérêt de toujours (cf. "La Cause des enfants", un ouvrage majeur publié en 1985), et elle a sans cesse élaboré, littéralement inventé une pratique de la psychanalyse directe avec les enfants. Bien entendu elle se réfère à Freud, également à Lacan, et met la constellation familiale et la problématique oedipienne au coeur de ses investigations. Mais c'est aussi une chercheuse indépendante qui s'interroge et innove. Et cette dimension-là émerge parfois du spectacle... L'histoire : considéré par son entourage comme un "débile simple", Dominique, 14 ans (Lucas Bottini), replié sur lui-même et délirant, souffre en fait d'un contexte familial pathogène. Emmené pour consultation par sa mère (Nathalie Boutefeu) auprès de Françoise Dolto (Bernadette Le Saché), il va lors de séances successives exprimer son malaise, son inadaptation et cela par un discours imagé, foisonnant, qui paraît d'abord insane, incohérent. Mais, par le questionnement serré et l'interprétation, Dolto fait peu à peu émerger une situation familiale dysfonctionnelle, à la limite de l'inceste (une mère frustrée, abusive, un père absent, méprisant, des rivalités avec frère et soeur). Qui n'est pas coutumier de la méthode analytique découvrira ici avec intérêt le maniement des symboles, le glissement sémantique entre sens propre et figuré, le passage du langage métaphorique au constat factuel. Toujours passionnante est la progressive émergence du sens !... Le dispositif scénique réduit à l'essentiel, tout tient dans cet échange soutenu, dissymétrique. On peut regretter une mince progression dramaturgique et un net déséquilibre (prévisible) entre la pléthore décousue, parfois lassante, de la parole de Dominique et les rares interventions percutantes de Françoise Dolto.

Un tel déséquilibre n'existe pas dans le spectacle Freud, dernier combat d'Aude de Tocqueville et Jean-Marie de Sinety (jusqu'au 10 octobre au Studio Hébertot), puisqu'il confronte deux psychanalystes : Freud lui-même (Hervé Dubourjal) et sa propre fille Anna (Moanna Ferré), spécialisée dans les mécanismes de défense et la psychanalyse des enfants. Il s'agit de savoir si les actes incestueux, pathogènes, sont bien réels (cause de l'hystérie notamment), ou si un certain nombre d'entre eux restent fantasmatiques et à interpréter sur la base de la sexualité infantile et du complexe d'OEdipe. Il s'agit également de savoir si Freud n'est pas passé d'une hypothèse à l'autre pour des... motifs familiaux, disculpant ainsi son propre père, Jakob, de ses actes incestueux ! Mais aussi parce que la société psychanalytique, la bonne bourgeoisie viennoise et enfin son ami Fliess n'appréciaient pas du tout la première hypothèse, qui pointe clairement l'inceste dans les familles. Les enjeux sociétaux étaient déjà là, et ils le restent toujours. D'où l'actualité polémique de ce spectacle, avec notre mémoire d'affaires retentissantes, comme celle d'Outreau par exemple... Mais le roman de Jean-Marie de Sinety, Freud, journal des années noires 1934-1939, qui a servi de base à cette création, parle aussi de toute autre chose, hélas encore d'actualité : les nationalismes se déchaînent alors, nous sommes en 1934 et Hitler s'est emparé du pouvoir en Allemagne. La nation de Goethe, Kant, Friedrich et Beethoven brûle les livres et acclame des barbares. Un cancer ronge incoerciblement la civilisation, comme la mâchoire de Freud... La mise en scène d'Hervé Dubourjal, à la fois précise, documentaire (les cigares, les statuettes archéologiques, le cancer de Freud, ses rapports avec Anna, Jung, Zweig, etc.) et poétique (les musiques choisies, les films muets symbolisant la belle sauvagerie de l'Éros, l'écroulement du monde ancien) donne une belle amplitude au spectacle. Ce n'est donc pas un règlement de compte fille-père ou une sordide histoire de famille de plus, mais l'enjeu des théories et la tragédie d'un penseur de génie à quelques années de sa disparition. Dans cette époque affreuse qui va illustrer et vérifier dans l'horreur son hypothèse d'une pulsion de mort...
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
17-09-2026
 

Verso n°136

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