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Que signifie faire de la photographie artistique aujourd'hui? Quelle est sa véritable place sur le marché de l'art ;? Entre documentaire artistique, tendance et expérimentation, comment s'y retrouver pour un artiste ;? La tentation du marché de l'art contemporain est grande de réduire ce médium à sa mécanique première... c'est à dire saisir avec netteté le monde dans sa réalité immédiate. En effet, photos de mode, journalisme " ;artistique ;", traces documentaires, " ;revolve ;" passéiste se disputent déjà depuis un certain temps les cloisons des foires délaissant certains pans de la recherche plastique en photographie. Pourtant tout avait bien commencé. Dès l'apparition de ce médium en 1839, très vite, les artistes avaient émis le souhait de se libérer des contraintes techniques ainsi que du rôle policier, propagandiste et documentaire de cet outil révolutionnaire. Entre spiritisme et pictorialisme, la photographie était devenue un champ d'expérimentation tout comme l'étaient la peinture et la sculpture. En quête d'un nouveau moyen d'expression, de nombreux artistes avaient détourné cette prouesse de technicité de sa dimension utilitaire pour lui permettre de révéler des univers oniriques et poétiques. Peu à peu, le romantisme photographique avait même fait place à un véritable questionnement intellectuel explorant les limites de ce médium.
Que se passe t'il donc aujourd'hui ;? Avec un marché de l'art plus que jamais muséal et ayant parfois oublié son rôle premier - révéler l'inédit, l'inattendu, bousculer la perception du spectateur, interroger et susciter la pensée - la photographie plasticienne est reléguée à une curiosité marginale hantant certaines galeries audacieuses alors qu'elle représente l'avenir créateur de la photographie dans l'art. Pourquoi l'artiste photographe serait-il obligé de complaire à un public non initié en revenant à la première page de l'histoire? L'art et ces diverses pratiques dont l'art photographique n'ont pas le devoir d'être au service d'un système de commande publique ni d'être un outil de " ;propagande ;" accompagnant seulement des faits et des mouvances sociétales.
Travailler l'image photographique, c'est modeler simultanément, comme en sculpture, peinture ou vidéo, la matière et l'idée, le visible et la question philosophique. La photographie est un miroir qui ne renvoie pas seulement des apparences mais aussi des concepts. Tout comme les autres pratiques, ce médium a le droit de frayer avec les frontières, de réduire en cendres ses pellicules, d'enfermer dans des boîtes des images que personne ne verra jamais. J'aimerai rendre hommage à ces artistes qui tentent l'impossible en photographie, les Fontana de l'image photographique qui ne sont pas là pour décorer nos salons en s'accordant avec la couleur des rideaux ou satisfaire la complaisance du " ;bien pensant ;" mais présents pour s'engager sans compromis et créer.
Il ne s'agit plus en 2024 de faire de l'évènementiel de l'image, du spectaculaire, du sensationnel mais de poser les jalons d'une autre photographie pour ne pas la ramener de nouveau à sa dimension mortifère. Le " ça a été ;" de l'image de papier doit laisser place à une nouvelle mouvance hors temps, détachée de toute fiction réconfortante afin d'expérimenter de nouvelles approches inédites sinon au long court terme la photographie plasticienne pourrait disparaître. De nombreux artistes développent pourtant un travail réflexif sur cette pratique tout comme il fut le cas à ses débuts. La question de " ;l'aura ;" qui avait soulevée tant de débats reste toujours un but en soi dans la création actuelle. Amorcée par des artistes tels que Julia Cameroun, Christian Boltanski, Patrick Tosani, Arnulf Reiner, elle continue de rayonner après de jeunes ou/et confirmés plasticiens qui pratiquent un certain flou artistique, une certaine netteté métaphysique malgré les nouveaux tabous de notre société qui font taire l'aspiration au beau et l'inspiration au sacré.
Ainsi, si certains pratiquent le flou pictural comme dépassement des apparences, d'autres multiplient les univers mythologiques et oniriques afin de construire un monde intime et universel. L'expression narrative symbolique est une approche essentielle de cette vision photographique à tel point que nous pourrions parler d'un mouvement métaphysique dans l'histoire de la photographie. Loin des mouvances politiques ou d'un opportunisme commercial, la poésie s'exprime ainsi que l'envie de transfigurer les réalités et de s'échapper des dogmes. Cette échappée visuelle conduit les uns vers la liberté de l'oeil, vers l'étirement onirique des formes, d'autres vers des structures plus abstraites et mathématiques lorsqu'il ne s'agit pas à ciel ouvert, d'une rêverie sacrée.
Ce retournement de la perception en photographie est primordial pour la recherche plasticienne, ce médium toujours considéré dans l'inconscient collectif comme étant en deçà de la peinture et de la sculpture, trouve une légitimité créative et artistique par ces intercesseurs entreprenants et chercheurs. On peut parler alors de tirage et de pièce unique au même titre qu'un tableau. L'abstraction au sens visuelle et conceptuelle, à savoir, le détachement du référent donné immédiatement à voir dans son environnement, confère à la photographie la possibilité de toucher l'âme du monde. En effet, si la peinture a cherché à reconduire vers un état spirituel ou un état d'esprit pourquoi la photographie ne pourrait-elle en faire autant ? La photographie est tout aussi légitime pour dresser un pont entre la matière et l'idée ne serait-ce que par son procédé technique qui saisit l'empreinte du visible via l'immatérialité de photons lumineux prédisposant ce médium à cette démarche même si la dimension numérique remet en question désormais ce procédé poëtique de création. La photographie reste une mise en lumière, une mise en écriture d'une histoire en quête d'essence. Symptôme d'une révolte ?
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