Quand on visite, dans le somptueux Hôtel de la Marine qui se dresse place de la Concorde, la Collection Al Thani, on a l'impression d'entrer dans une joaillerie de grand luxe soigneusement gardée... Et les feuilles d'or (en fait de bronze) qui, dès la première salle, semblent tomber des hauteurs exacerbent cette impression. Dans la pénombre, les pièces exposées là, espacées, brillantes et le plus souvent de matières précieuses, ressemblent au trésor accumulé par un nabab. En fait, c'est le cheikh Hamad bin Abdullah Al Thani, cousin germain de l'émir du Qatar, et le directeur de sa collection, Amin Jaffer, qui avaient réuni quelques 5000 objets de toutes origines et époques : un fabuleux trésor ! Voilà que de cette impressionnante collection, un bestiaire de 120 pièces, du troisième millénaire avant J.-C. au 20ème siècle, a été sélectionné.
Alors l'exposition Animalia, bestiaire de la Collection Al Thani (jusqu'au 10 Janvier 2027) pourra être ou bien ressentie comme un voyage enivrant dans l'espace et le temps vers des civilisations disparues, ou comme l'occasion de vérifier anthropologiquement la diversité, l'importance des liens humains avec le monde animal, mais également comme la vaniteuse ostentation, voulue ou pas, d'une fortune et d'un pouvoir accolés... D'ailleurs le premier texte de présentation l'admet en notant : "Parmi les artefacts présentés ici, beaucoup sont des commandes royales ou aristocratiques qui se distinguent par la qualité de leur réalisation et par la préciosité de leurs matériaux". Et les sept chefs-d'oeuvre de cette collection Al Thani, visibles au début, proviennent tous de commandes royales ou aristocratiques. Les animaux symbolisant le pouvoir (aigle, lion, etc.) sont largement mis en valeur... Mais ne nous laissons pas impressionner par ce récit selon lequel les plus beaux trésors des arts décoratifs n'appartiendraient qu'aux puissants !
Les grands musées d'arts décoratifs ou d'ethnographie nous ont déjà sensibilisé à ce thème pléthorique de l'animal. C'est un thème très ancien (à comprendre, anthropologiquement, par les rapports symboliques et/ou pragmatiques, fonctionnels que les cultures ont entretenus avec telle ou telle espèce animale) mais aussi constant et pour différentes raisons. D'abord le monde animal suggère - tout comme le monde végétal d'ailleurs - une multitude de formes et modèles inspirant l'artiste. Épurées, stylisées, géométrisées, ces apparences animales peuvent se retrouver dans un bijou ou un objet, soit par adjonction, soit par fusion. Tel cet extraordinaire rhyton (vase à boire façonné à l'imitation d'une corne) en forme de zébu, d'Iran et du 11ème siècle avant J.-C., et dans lequel l'artiste prouve sa maestria à jouer avec les volumes, tout en conservant au vase son plein usage... L'attitude offensive et la musculature d'un tigre ont suggéré au créateur la structure de cette élégante fibule ou boucle de ceinture ("daigou") chinoise, en bronze, or et argent, de la période des Royaumes combattants (475-221 avant J.-C.). Parfois l'animal se mêle à l'humain, les deux étant largement stylisés : voici par exemple un pendentif anthropomorphe en forme de jaguar, venant de Colombie, vallée du fleuve Magdalena, culture Tolima, où la géométrisation est manifeste. Plus loin un souverain juché sur son éléphant, le tout ingénieusement taillé dans un unique bloc de cristal... Ensuite le monde animal peut, dans ou par l'objet, être représenté assez fidèlement pour être reconnu, tout en restant stylisé à partir d'une attitude typique ou d'une forme d'ensemble : par exemple on reconnait immédiatement le plantigrade pataud dans cette statuette d'ours chinoise en or, dynastie des Han occidentaux. L'ours a l'air de se gratter la tête en regardant au sol ! Le plus souvent reconnaissable, le cheval se voit consacré, quant à lui, une salle entière... Enfin, l'animal peut traverser un imaginaire collectif et individuel, suscitant maintes figures chimériques, fantasmagoriques. Toutes ces hybridations (monstres, centaures, griffons et autres créatures fabuleuses) semblent illimitées. À tort, l'imaginaire obéit, lui aussi, à des nomenclatures et règles culturelles. Mais sont-elles universelles ? "La récurrence étonnante de motifs similaires, quoique très éloignés dans l'espace et dans le temps, suggère que les sociétés humaines, de l'Antiquité à nos jours, ont appréhendé le règne animal avec une même sensibilité", est-il dit. On peut rester sceptiques... À ce propos d'ailleurs, les commentaires, audibles dans un casque ou lisibles à côté de chaque pièce, mélangent très vite plusieurs disciplines, sans doute dans un souci constant d'accessibilité à un large public.
Par rapport à cette exposition, dont on est enclin à ne garder que l'image de chambre des merveilles, de Wunderkammer, on peut formuler trois réserves ou critiques. Il n'y a pas de provenance indiquée dans le catalogue, très limité. Il faudrait des indications précises, sinon le doute s'immisce. Comme il s'installe, deuxième réserve, par le fait troublant que toutes les pièces, si anciennes qu'elles soient et datant pour certaines de milliers d'années, sont indemnes de tout défaut (fêlure, accroc, entaille) et comme sortant droit d'un atelier d'arts décoratifs. Quel genre de restauration en catimini ces merveilleux objets ont-ils reçu ?... Enfin, cet ensemble d'objets hétéroclites rapprochés, comparés et procédant de la même vision de l'art que celle du Musée imaginaire d'André Malraux, ne tient pas assez compte de la singularité de leur contexte culturel.
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