Est-ce une foire d'art spécialisée (son entrée est onéreuse, beaucoup d'oeuvres peuvent s'y acquérir) ? Une fête foraine (sur 3500 mètres carrés on y déambule en quête de surprises) ? Une exposition dédiée au graffiti et au street art de ces 50 dernières années (textes écrits et médiateurs commentent la centaine d'artistes exposés) ? La reconstitution approximative d'une rue de New-York, avec ses murs tagués et ses échoppes (la scénographie y fait souvent penser) ? Une grosse affaire événementielle produite par Roger Gastman, grand manitou de la street culture américaine, collectionneur et marchand d'art (elle a déjà débarqué à Los Angeles, Londres, Shangaï) ?...
De quoi s'agit-il exactement ? Déboussolé par une profusion hétéroclite sur deux niveaux, le visiteur de Beyond The Streets (jusqu'au 30 août à la Grande Halle de la Villette) va ainsi rencontrer d'innombrables graffiti, mais aussi des photos, des films, de la mode, des objets, des articles de presse, des livres, des costumes, de la musique, des ateliers de création pour enfants, des boutiques curieuses et kitsch, un large choix de spray paints (peinture en aérosol), un train électrique miniature tagué, une installation immersive fluorescente, etc. etc. Il est vrai que l'art urbain, le "street art" - phénomène sans doute mondial et associé au développement sauvage de l'urbanisation et aux tensions qu'il génère - déborde peinture et graphisme. Aussi bien par son expansion, ses démarches variées (certaines sont politiques, d'autres purement esthétiques et ornementales, d'autres encore conceptuelles) que par ses modes d'expression et ses techniques (du pochoir à la peinture murale, en passant par la calligraphie au marqueur ou à la bombe aérosol, le détournement signalétique, l'affiche, etc.), l'art urbain est un phénomène aussi ample que les marges sociales dont il est souvent issu et que l'espace où il se déploie : la rue.
Mais quand le fouillis de Beyond The Streets s'est un peu dissipé et le tintamarre formel de ces expressions anarchiques est enfin retombé, on peut imaginer que le visiteur s'interroge au final sur le sens et l'importance - plus anthropologique au fond que sociologique - du graffiti, du marquage. De l'éternelle inscription... Parce qu'il pressent bien qu'il y a, derrière tous ces graffiti, un besoin irrépressible de marquer (notre bref passage sur la terre), et/ou une rage de contester l'ordre qui a exclu (aussi l'institution), et/ou encore une envie folle d'embellir un environnement urbain terne (et si fonctionnel !). Alors, que Beyond The Streets ait pu déclencher une réflexion sur le graffiti (les graffeurs préfèrent dire "writing"), et plus fondamentalement sur le graphe, amorce d'écriture ou de dessin et son importance anthropologique évidente, et l'on en oubliera la pléthore désordonnée de cet événementiel... En effet, les premières marques dans les grottes (Lascaux), sans doute magiques, rituelles, symboliques, comme les innombrables inscriptions découvertes à Pompéi, suggèrent la profondeur immémoriale de ce phénomène qui interroge sur l'humain. On pense dans le même temps à ce geste spontané consistant à graver sur les murs d'une prison, avec un couteau ou n'importe quoi, des dates, un nom, des pictogrammes improvisés. Mais aussi à tous ces signes/dessins de reconnaissance inscrits comme un message laissé pour les siens (Ichthus des premiers Chrétiens). Et alors les graffiti revêtent, au-delà des modes fugaces, une immense valeur mémorielle... On sait que dans les années 30, Brassaï (présent par un film dans cette grande "exposition") avait photographié les graffitis des rues de Paris et ceux des prisons, affirmant que "graver sur un mur, c'est retrouver l'antique geste humain". Alors, quand on s'approche d'une gare, on peut bien se sentir agressé par tous ces tags (de l'anglais "tag" = signature), plus ou moins stylisés, recouvrant les murs, les wagons et les entrepôts, mais il est difficile de négliger tout ce que ce geste d'inscription peut recéler comme sens anthropologique.
Les fans du graffiti, du street art vont donc se précipiter pour retrouver leurs stars (déjà quinquagénaires ou plus, soit dit en passant). Voici Futura 2000, une fresque de JonOne, des tableaux de Shepard Fairey, Fab 5 Freddy, Taki 183, une expérience optique de Felipe Pantone, Fafi, Invader (certaines oeuvres furent créées spécifiquement pour l'événement), Lady Pink, etc. Mais soyons clairs, comme le fouillis pointé plus haut le suggère, la dimension pédagogique n'est pas ici à la hauteur. Par exemple, on ne comprend pas toujours à quel graffeur renvoie tel commentaire ; certains éléments du décor urbain sont proposés sans que l'on comprenne en quoi ils font sens ; la structure d'ensemble de l'exposition, historique ou géographique, n'est pas lisible, et il n'y a pas assez de vidéos rendant compte de la démarche de tel ou tel artiste, etc. Sans doute la curatrice, Sarah Andelman, s'est-elle laissée délicieusement submerger par l'immense vague de l'art urbain, ou alors séduire sans réserve par la collection personnelle de Roger Gastman...
Dans notre contexte social, historique et depuis le temps maintenant qu'ils couvrent les espaces urbains, comment interpréter les graffiti ? Sans doute expriment-ils la rage illimitée des marges contre le centre, aussi le refus juvénile d'un monde technocratique. Mais le plus important, et prometteur, n'est-ce pas que cette rage prenne, pour s'exprimer, une voie esthétique ?
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