Führer, Duce, Conducator... Hitler, Mussolini, Ceausescu, et tant d'autres dictateurs passés, présents et futurs relèvent-ils, par-delà les variations historiques et culturelles, d'un profil type ? Comment ces nains d'humanité arrivent-ils à paraître demi-dieux auprès de foules hypnotisées ? Et de quelles malignes façons ces modèles de mégalomanie sont-elles assemblées, fabriquées ?... À ces questions et à d'autres, Le Parfait Manuel à l'usage des futurs dictateurs de Mariana Lézin et Paul Tilmont (jusqu'au 30 mai au Théâtre de Belleville) se propose de répondre tout en nous amusant. Alors déjà, aux collégiens et lycéens, ce spectacle pédagogique et divertissant est à recommander d'urgence, pour que nos adultes de demain soient avertis des menaces continuelles sur nos démocraties périssables ! La mise en scène de Mariana Lézin compte sur la forme du cirque et du music-hall, la musique joyeuse et de multiples interactions avec le public pour déjouer les pièges du didactisme qui lasse. En piste !... Vous allez voir, intéressés à l'affaire, le généreux donateur qui au tyran offre d'inépuisables ressources et l'actrice célèbre le préparant aux feux de la rampe médiatique ! Vous allez entendre ces mots-fétiches, sculptés dans la langue de bois politicienne, qui assomment la vigilance critique ! Vous allez entrer dans les noires coulisses élaborant le lumineux produit fini : ce champion du peuple, lisse, vulgaire, charismatique et se destinant à être leader à vie. Que de notations résonnent avec des situations actuelles ! Caustique et drôle, politique au sens large et bienvenu à l'orée de futures élections, ce spectacle ne pâtit que de ses insistances. Mais peut-être hélas sont-elles nécessaires...
À supposer que l'on veuille se servir, comme motif théâtral, d'un personnage politique actuel omniprésent, et remarquable pour sa grotesque infatuation, son arrogante vulgarité, ses voltefaces épuisantes et son incompétence crasse, ne serait-on pas tenté par un traitement comique renouant avec la tradition populaire médiévale de la farce ? Et par une dérision guignolesque à la Jarry ?... Or, dans Tous coupables sauf Thermos Grönn (jusqu'au 24 mai au Théâtre de la Tempête), l'écriture de Romane Nicolas et la mise en scène de Sacha Vilmar, du même tonneau, n'ont pas été inspirées par ce personnage politique actuel, mais par Carlos Ghosn ! Son évasion rocambolesque au fond d'une malle en 2019, sa dissimulation de 31 millions de revenus, son abus de confiance aggravé, ses mensonges éhontés, etc. font ici trame, mais aussi éclairent crûment un "capitalisme énergumène" (Deleuze), la bouffonnerie médiatique, et enfin quelque chose de monstrueux, d'indicible autrement, comme ce qui poursuivait Jarry dès son enfance et qu'il tentait d'exorciser... À cause de ses outrances, de ses personnages caricaturaux, de son décor expressionniste bigarré, de ses altérations linguistiques (encore Jarry et son fameux "Merdre !") faisant "pisseport" de passeport et "trou" de tout, ce genre de théâtre - plus caustique d'ailleurs que politique - ne nous est plus du tout habituel... Le grotesque bascule dans le cauchemar, et l'inverse. La voix bien connue de Fabrice Drouelle (France Inter) vient pourtant nous rappeler que toute cette folie clownesque s'enracine dans le réel, un fait de société (capitaliste). Mais, pour stimuler l'esprit critique et "faire tomber les masques", est-ce manière adéquate de confier à ce Père Noël guignol et à ces pantins frénétiques la charge du réquisitoire ? Le spectateur en jugera.
Sacrément caustique, le spectacle écrit, mis en scène et en partie interprété par Gary Guénaire ! Grand vide (jusqu'au 31 mai au Théâtre de Belleville) raconte en effet l'histoire de la jeune Eva, que le miroir aux alouettes de la télévision a captivé au point qu'elle ne se rend pas compte, ou alors bien tard, du monde impitoyable dans lequel, imprudemment, elle s'est fourvoyée... Car cette histoire subtilement menée de piège et machination permet surtout à l'auteur d'éreinter l'obsession de l'audimat (le budget de la publicité derrière), celle des "parts de marché" (la concurrence acharnée entre chaînes) et, en filigrane, la place démesurée que les séries ont prise dans l'offre télévisuelle. Au vu du personnage de l'"Artiste" auteur de l'une des séries à succès, tel que le spectacle le met en scène, on se doute aisément que Gary Guénaire ne le considère (pas plus lui que les autres auteurs) comme l'un des génies inspirés de la fiction ! Alors les séries ne seraient-elles pas devenues l'"opium du peuple" comme l'était, jadis pour Marx, la religion ? Mais aussi comment les équipes qui les produisent considèrent-ils vraiment les téléspectateurs ?... Dans cette tragicomédie burlesque à background politique, fougueusement interprétée, c'est toute l'industrie du divertissement qui se voit stigmatisée. Les citoyens y perdent tout sens critique, de jeunes comédiens talentueux s'y brûlent les plumes, et les équipes s'épuisant dans cette machinerie débilitante et addictive endurent le stress, le harcèlement et, pire que tout, le sentiment presque suicidaire d'un grand vide. C'est le titre du spectacle... La musique quelque peu anxiogène du début ne suggère pas seulement qu'on entre dans une sombre histoire, mais encore, reprise à la fin, qu'on s'est tous bel et bien aventurés dans une inquiétante ère du vide.
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