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[visuel-news]
30-04-2026
La chronique
de Pierre Corcos
Photographier la vieillesse ?
Le visage ressemble à un pruneau. Le corps s'affaiblit, se dérobe. La santé se détraque et l'esprit s'égare. Les liens avec les autres se distendent. La proximité de la mort ronge peu à peu le sens et la valeur de ce qui, naguère, semblait indestructible. Voilà, ce serait la vieillesse...
Mais existe-t-il une vieillesse générale ? Ne doit-on pas plutôt parler de vieillesses au pluriel ? Selon le sexe, l'époque, l'environnement, la nation d'appartenance, la classe sociale, etc. Bourdieu écrivait : « L'âge est une donnée biologique socialement manipulée et manipulable ». Cette citation se trouve, avec quelques autres, dans l'exposition de photographies Les grands âges (jusqu'au 3 janvier 2027 au Musée de l'Homme). Une rencontre entre le photographe et journaliste franco-grec Nikos Aliagas (né en 1969), qui dit s'intéresser au sujet depuis longtemps, et le biodémographe Samuel Pavard, professeur au Muséum et spécialiste du vieillissement. Pour le dire vite, si l'on n'y apprend pas plus de faits vraiment nouveaux que l'on découvre d'images particulières, inattendues sur la vieillesse, cette exposition de photoreportage optimiste trouve une justification dans le contexte d'un vieillissement notable de la population... En France, en effet, les plus de 60 ans passeront de 26% en 2023 à près d'une personne sur trois en 2040. Et à cette date, les personnes âgées de plus de 65 ans représenteront 14% de la population mondiale.

Avec ses grandes photographies en noir et blanc, très classiques, équilibrant lumières et ombres, insistant sur le graphisme soutenu des rides (ce qui était attendu), également sur les mains aux veines saillantes et aux doigts tordus, sur les barbes et les cheveux blancs, parfois contrastant avec des visages brunis, sur des objets-signes comme la canne ou le réveil à l'ancienne, enfin parvenant à mettre en valeur une beauté expressive du grand âge, comme cet impressionnant visage de Yannis, Nikos Aliagas semble évoquer la vieillesse en général ; d'autant plus que, contextualisant chaque photographie par un récit, un commentaire, un propos ou une citation du modèle, on a l'impression que ce photoreportage prend ici une valeur d'humanité universelle, en accord avec les textes de M. Pavard. Avec un piqué appréciable, les photographies d'Aliagas nous montrent ce grand âge qui altère, complique les traits du visage, le gonfle et creuse à la fois, et lui imprime un surcroît de gravité ou de pathétique. La variété semble au rendez-vous... Voici la figure biblique d'un prêtre orthodoxe célébrant la messe, ou voici une main sèche et froissée cachant mal un visage buriné de rides. Plus loin un patriarche excentrique se baladant avec une horloge énorme ! Et là une aïeule souriante qui nous montre sa photo, encadrée, de quand elle était jeune, ou encore une mamie en noir devant un mur blanc qui déguste son plat en clignant des yeux, etc. Mais cette variété n'est en fait qu'apparente : l'immense majorité de ces personnes âgées reste européenne, et même française et/ou grecque. Pas d'Indien chenu ou de vieille Tibétaine, dont pourtant la vieillesse peut laisser des marques différentes sur le visage. On pense à la belle série des photos de personnes âgées hors Europe réalisée par Phil Borges... À ce manque, regrettable dans le contexte du Musée de l'Homme, s'ajoute un autre. Il est fait mention dans les commentaires, et à juste titre, d'une représentation ambivalente de la vieillesse : « celle de la vieillesse heureuse, active et utile, et celle du désarroi, de la maladie et de la perte de sens. (...) Ainsi, si nous pouvons nous réjouir de vivre plus longtemps, les inégalités de santé se creusent aux grands âges, selon le genre, le métier exercé, les conditions matérielles de vie, l'accès au soin ou encore l'entourage ». On songe alors à des conditions de vieillesses photographiées si différentes ! Opposant d'un côté celle liée à la grande misère sociale, saisie par Jean-Louis Courtinat avec des faces édentées, ravagées, très précocement vieillies à, d'un autre côté, celle quasi-invisible d'une Catherine Deneuve par exemple (bientôt 83 ans, pas une ride) dans un Vanity Fair ! On pourrait également confronter les attendrissantes photos de femmes âgées épanouies de la photographe québécoise Arianne Clément (100 ans, âge de beauté : portraits de femmes centenaires) à celles, caustiques, de rombières américaines liftées et platinées (La Touriste par Kourtney Roy), etc... Les photographes rencontrent en fait des vieillesses, et leur projet artistique les incline à se focaliser sur les apparences de telle ou telle d'entre elles pour signifier quelque chose. En tentant de saisir une vieillesse en général (« les grands âges », propos de l'exposition), Nikos Aliagas a lui aussi fait quelques choix. Mais sans projet esthétique et documentaire pointu, ses photographies nous laissent sur une fausse universalité.

S'il fallait malgré tout poser un statut actuel et général de la vieillesse, on pourrait mettre en avant cette contradiction entre son extension démographique et son « invisibilisation » sociale, médiatique. En cause, le capitalisme conquérant qui tend à favoriser toute imagerie dynamique, optimiste d'éternelle jeunesse. Or la vieillesse, qui peut renvoyer au déclin, à la mort, contrarie ce tableau idyllique. Oui mais alors comment photographier cette... invisibilité sociale ?
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
30-04-2026
 

Verso n°136

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