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[visuel-news]
28-05-2026
La chronique
de Pierre Corcos
Photure ou peinto ?
Complexes - parce que tissées d'ambivalence, de complicité secrète et de sourde hostilité -, les relations dans les deux sens entre la photographie et la peinture offrent aussi, pour quelques artistes à l'étroit dans les frontières entre les arts, l'occasion de jouer avec leurs différences, une opportunité de "déterritorialisation" (Deleuze) produisant une imagerie radicalement autre.
Revenons un peu à ces influences réciproques pour montrer en quoi ce qui va suivre est original... Dans le mouvement photographique dit "pictorialisme" (de 1890 à 1919), on trouvait ce projet d'"artification" de la photographie, déjà très démocratisée, en empruntant des effets à la peinture (flou, voile, clair-obscur, effets d'atmosphère, etc.). Plus tard, au temps du surréalisme, c'est encore la référence à la peinture qui participe à l'usage de la solarisation, du photogramme... Mais à l'inverse, utilisant la photographie sans scrupule (ce n'était pas le cas auparavant, lorsque discrètement des peintres se servaient des études photographiques du mouvement pour corriger leur esquisses préparatoires), le Pop Art et, encore plus l'hyperréalisme ont produit de la peinture à partir de la photographie. Mais dans les deux cas, au final, on trouvait des photos (pictorialisées) et des peintures ("photographiques"). Tandis que dans les Overpainted Photographs (jusqu'au 10 janvier 2027 au Luma d'Arles), Gerhard Richter (né en 1932) intervient directement à la peinture sur des photographies, perturbant le rapport défini à la réalité de la photographie d'un côté, mais également l'autonomisation conquise de la peinture de l'autre... "Photure", "peinto", autre chose ?

Il serait hypocrite de le dissimuler : cette double perturbation peut agacer les tenants de la photographie (elle est ici brouillée, déroutée) aussi bien que ceux de la peinture (elle semble ici devoir se soutenir d'une fidélité photographique au réel). D'autant plus que ces Overpainted Photographs (une série commencée à la fin des années 1980), travaux de petit format, occupent et en très grand nombre une immense salle d'exposition, risquant elle de se muer en parcours laborieux pour les tenants des deux bords. Souvent l'hybridation peut être vécue comme bâtardise et susciter le rejet. D'autant plus qu'une citation de Richter, à l'entrée de l'exposition, suggère une défiance, justifiée, autant à l'encontre de l'usage de masse de la photographie que de sa fidélité supposée au réel. Alors, simple règlement de compte d'un plasticien contre l'omnipotente photographie ? On serait enclin à le croire en voyant combien nombre de ces clichés photographiques ordinaires, souvent pris dans le fond personnel de Richter (photos de vacances, portraits de famille, paysages classiques, etc.), se voient maculés, barbouillés, parfois subvertis et comme avec une joie maligne par l'artiste !... Mais, si l'on a la patience et la curiosité de plus finement observer ces multiples interventions à la peinture à l'huile, on se rend compte que parfois la peinture ornemente bizarrement la photographie, d'autres fois elle réinterprète ou souligne un thème par la symbolique des couleurs, ou bien encore elle fausse par son entour un détail de la photographie. Et, plus globalement, toutes ces interventions à la peinture créent surtout, par d'autres rapports de couleurs et formes, de nouveaux agrégats plastiques imprévus, originaux. Car en fait, ce qui intéresse Richter et il le dit clairement, "c'est la dimension optique, c'est-à-dire la création de l'apparence". Alors s'agit-il d'une simple démarche réflexive sur la création de l'apparence, sur les limites de la représentation et sur la naïve croyance aux images ? Ou plutôt une insatisfaction à l'égard des limites des deux arts ? Il déclare en effet aussi : "La photographie n'a presque pas de réalité, elle n'est pour ainsi dire qu'image. Et la peinture a toujours quelque chose de réel : on peut toucher la couleur, elle a de la présence ; mais elle va toujours produire une image, bonne ou mauvaise - théorie qui n'apporte rien. J'ai fait des petites photos que j'ai barbouillées de couleurs. Une partie de cette problématique s'est ainsi trouvée réunie, et c'est très bien, mieux que tout ce que j'aurais pu en dire.". Et voilà (remarquons au passage cette généralité de la création comme concrète résolution de contradictions abstraites) les Overpainted Photographs générant un nouvel espace de jeu avec différents coups possibles... Ces espaces de jeu échappant au dualisme, Gerhard Richter les a souvent suscités tout au long de sa carrière, puisque dès 1962 ses peintures se servaient de reproductions photographiques, mais évitaient la case hyperréaliste par un recours au flou (cf. Famille Liechti - 1966). Pratiques figuratives sans pour autant abandonner ses recherches sur l'abstraction, puis installations sans renoncer aux deux dimensions : Gerhard Richter en stratège de la mise à distance, de la neutralisation, évite sans cesse l'enfermement dans une discipline artistique quelconque, de laquelle l'affect (son véritable ennemi ?) pourrait alors s'exprimer.

Même si l'affect se voit neutralisé par l'indécidable altération des deux mediums, le visiteur peut éprouver cette impression troublante que de la photographie, comme témoin de la réalité, quelque chose (et quoi : biographie ?) doit être effacé... Également que l'épaisse matière picturale peut refuser l'insupportable forme du réel et en triompher.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
28-05-2026
 

Verso n°136

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