Qu'un film ait déclenché un débat moral, idéologique, et donc anesthétique, c'est-à-dire extérieur à l'esthétique (du cinéma), voilà qui reste pour le critique ambivalent... D'un côté il déplore qu'une fois de plus les thèmes, se détachant de la forme, signifiante voire essentielle, se soient échappés du film pour débouler dans l'arène politico-médiatique et y occuper tout l'espace ; mais de l'autre, il se réjouit que le cinéma conserve encore cette puissance agitatrice de perturber l'"industrie culturelle" et ses torpeurs consuméristes. C'est évidemment ce qui s'est produit pour le long-métrage (3h15) de Xavier Giannoli, Les Rayons et les ombres. Le film montre ces années de bascule durant lesquelles le journaliste et patron de presse français, Jean Luchaire (1901-1946), est passé d'un radical-socialisme pacifiste promouvant des relations amicales franco-allemandes à une collaboration idéologique totale avec le pétainisme et l'occupant nazi. Comme dans maints "biopics", et particulièrement celui-ci, le risque était grand de voir accourir maints historiens spécialisés qui prennent une immense joie professionnelle à relever des erreurs, licences, anachronismes et, plus grave, à contester l'interprétation globale du personnage et de sa responsabilité. Et c'est bien entendu ce qui s'est produit !... Au passage on oublie que cette oeuvre reste, inspirée du réel, une fiction, avec maints drames mis en relief par le réalisateur pour susciter différentes émotions : la vigoureuse amitié supranationale entre Luchaire et le diplomate allemand Otto Abetz (1903-1958) ; cette relation passionnée, presque incestueuse, de Jean Luchaire (Jean Dujardin) avec sa fille Corinne (1921-1950), comédienne, interprétée par la bouleversante Nastya Golubeva Carax ; mais aussi l'effroyable progression de la tuberculose, mortelle alors, dont ils furent tous les deux malades ; enfin cette dialectique infernale et pathétique entre une infamie entrevue et un hédonisme sans retenue. De plus, on laisse de côté un attribut majeur du cinéma de Giannoli (cf. Illusions perdues 2021 ou Marguerite 2015) : son goût pour les évocations, les fresques cinématographiques minutieuses, et par conséquent... fort onéreuses (Les Rayons et les ombres : quelques 31 millions d'euros, soit le plus coûteux des films distribués par la Gaumont depuis 2018 !). Puis, à l'assaut des historiens succéda le débat politique : c'était une occasion pour les uns, à la droite extrême - en s'attardant sur le parcours de Jean et en compatissant aux douleurs de Corinne - de relativiser la Collaboration ; et pour les autres, à gauche, d'estimer que la compassion favoriserait une indulgence à l'égard de conduites hautement condamnables... Une fois mis à part, enfin, le débat sur la Collaboration et les rectifications critiques des historiens, il reste le film, moins profond qu'illustratif, devant séduire un large public (il faut bien amortir son coût !) par sa reconstitution historique soignée. Un objet esthétique standard, aux images, effets et montage bien classiques qui, appréhendé en tant que tel, ne soulèverait pas le moindre débat.
Le documentaire de la britannique Rubika Shah, "The Mad Dog of Europe". Comment le nazisme a infiltré Hollywood (1h23) n'a nullement secoué les médias, et pourtant... C'est une suite de révélations. N'est-il pas terriblement instructif de montrer comment l'affairisme de l'industrie hollywoodienne d'un côté, le racisme et l'antisémitisme américains de l'autre (à quoi il faut ajouter la... censure nazie dans les années trente aux États-Unis !) sont parvenus à enterrer un film d'une urgence prémonitoire, alertant dès 1932 sur les énormes dangers d'un Hitler au pouvoir ? N'est-il pas d'actualité de nous entretenir, en faisant référence à l'Histoire, de la constance du fascisme américain ?... Mais le film de Shah, dense, fouillé, complexe, riche en documents et interviews de haut niveau, ne cherche nullement à nous séduire. Il nous dévoile juste une situation politique méconnue (de stupéfiants drapeaux nazis à Los Angeles peuvent la symboliser et condenser à la fois) et il nous raconte également une histoire discrète de non-reconnaissance familiale. Le frère du célèbre John L. Mankiewicz (La Comtesse aux pieds nus 1954), Herman J. Mankiewicz, ancien journaliste, dramaturge, critique de théâtre et enfin scénariste talentueux, auteur de "The Mad Dog of Europe", cette véritable oeuvre de "lanceur d'alerte" qui n'a donc jamais pu voir le jour hélas, souhaitait une reconnaissance paternelle. Il ne l'a pas eue. Et son film, qui aurait contribué à favorablement changer le cours de l'Histoire, fut bloqué à maintes reprises... À cause du PCA, le comité de censure américain, de Joseph Goebbels, de l'antisémitisme américain trouvant qu'il y avait déjà trop de Juifs à Hollywood, du lobbying efficace de Georg Gyssling, "le consul d'Hitler à Hollywood", enfin d'un racisme américain tenace. Oh bien sûr, Herman Mankiewicz fut aidé par ses coreligionnaires à Hollywood, mais en vain ! Désespéré, Mankiewicz sombra dans le jeu, l'alcool. Et pendant ce temps-là, Hitler prenait le pouvoir, répandait sa terreur, allait envahir l'Europe... Au niveau de ses moyens et de son retentissement, un film minuscule que celui de Rubika Shah. Mais en tant que dévoilement, révélations, un éblouissement qui fait mal aux yeux.
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