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[visuel-news]
09-04-2026
La chronique
de Pierre Corcos
Les faits du réel, l'effet de réel
Le 48ème festival international du film documentaire, du « Cinéma du réel », à Paris s'est déroulé du 21 au 28 mars. Moment privilégié de découvertes, d'échanges et de débats, il ne peut éviter de s'interroger, une fois encore, sur ce « réel » et sur le genre du « documentaire » ... Non pas bien sûr qu'il faille ici révéler une essence du premier ni se fixer un modèle du second, mais plutôt se laisser interpeller par le réel, comme ce point de fuite vers lequel toutes les tentatives de le rencontrer convergent ; et ouvrir le cinéma documentaire à ses nombreuses possibilités formelles, tout en marquant sa différence, sa limite par rapport à la fiction et, d'autre part, à des genres connexes (le reportage vidéo). Quid du réel ? Une bonne idée du festival a consisté, avant un certain nombre de films, à proposer des « pastilles » (court-métrage ne dépassant pas les 2 mn 30) dans lesquelles un réalisateur tente de répondre à la question « C'est quoi le réel ? ».

Les faits du réel semblent innombrables. Ce que nous suggèrent aussi bien les 37 films de la Compétition (« London » de l'autrichien Brameshuber en a décroché le Grand Prix) que la section intitulée Première Fenêtre, « un observatoire de l'ensemble des jeunes pratiques », ou encore les Séances spéciales qui sont souvent des avant-premières. La récurrence de certains thèmes rappelle toutefois l'ancrage ethnographique du documentaire et l'intérêt, pertinent, pour ce que les médias couvrent peu ou conventionnellement... Mais, entre le réel et le documentaire, il convient d'interposer une catégorie esthétique majeure et subtile inspirant maints réalisateurs, la formule trouvée devenant alors leur signature : « l'effet de réel » ... Cet « effet de réel » peut être obtenu par une immersion comme chez le cinéaste écossais Luke Fowler, largement programmé pour cette édition 2026. Catherine Bizern, directrice du festival, parle avec justesse à son propos d'« expérience immersive procédant par vagues, accumulation mais aussi par bribes qui, comme en suspens, restent et persistent un moment sur la rétine ». L'effet de réel peut s'imposer aussi par une très lente imprégnation de référents neutralisés ; et c'est la signature de l'américain James Benning, « s'imposant des règles spatiotemporelles qui contribuent à éliminer l'expression subjective, faisant en sorte que le sens, l'histoire et les commentaires s'effacent, il entraîne le spectateur dans une méditation sensitive » (cf. Verso Hebdo du 11-4-2024). Cette année son film « Eight bridges » a confirmé la méthode. Un documentariste peut également nous confronter à une « surprésence » d'humanité, perçant nos stéréotypes, nos systèmes de défense, nos parades élusives. Exemples parmi d'autres : « La ligne de flottaison » d'Olivier Zabat ou bien « Une arme à la main j'ai traversé le désert » de Laurence Garret. D'ailleurs cet « effet de réel » suffit à distinguer le documentaire du reportage vidéo, le second se contentant de livrer quelques informations par des images commentées, tandis que le premier remplace le savoir hâtif par un voir intense, conçu pour « dessiller nos yeux » (Jean Vigo). L'effet de réel peut également être obtenu par la surprise de réalités à la fois inattendues et présentées de façon non convenue. C'est le cas avec la cinéaste palestinienne Jumana Manna, mise en valeur dans cette programmation... Le réel « c'est quand on se cogne » a-t-on pu aussi lire sur un flyer durant ce festival. On se cogne évidemment contre la mort. Par exemple la mort d'un jeune de 27 ans, victime de la drogue et fils du documentariste américain Ross McElwee (« Remake ») qui l'a sans cesse filmé, depuis son enfance, et à propos duquel l'on est enclin à penser que l'interposition permanente de la caméra dans la sphère intime peut favoriser de tragiques dommages collatéraux.
Par ailleurs le Festival « Cinéma du Réel » a consacré une place importante à ce qu'on a appelé l'« écoféminisme » (« Festival parlé »), également à la cause palestinienne (« Palestine : Formes du refus) et, comme d'habitude, dans la section « Front(s) populaire(s) », à différentes luttes sociales ou à des créateurs subversifs. La prévalence éthique et/ou politique des causes ici défendues risquant de constituer un biais dans l'appréciation proprement esthétique des oeuvres, il semble que les différents jurys aient préféré surtout récompenser des documentaires originaux et porteurs d'une sorte d'essentiel extra-politique, comme le visible/invisible (« Un chant aveugle » a ainsi décroché trois prix) ou l'humanisme fondamental de la rencontre, de l'échange (« London » de Sebastian Brameshuber a obtenu deux prix). Dans sa présentation du Festival, Catherine Bizern insiste sur l'idée d'un « cinéma pour habiter le monde » et d'un « cinéma de résistance » ... En vérité, au regard d'un monde où la fiction mystifiante (des séries addictives à l'omniprésence du virtuel et aux effets numériques sensationnels) nous absente, nous isole, nous coupe du monde réel, et où par ailleurs le consentement, la passivité peuvent s'obtenir par des manipulations communicationnelles sophistiquées (cf. Verso Hebdo du 12-3-26), ces deux formules se rejoignent. Les faits du réel nous responsabilisent et l'effet de réel nous surprend. Enfin, contre l'oubli ou le refoulement, le documentaire se présente comme un art de la mémoire (archives, témoignages), et contre le découragement comme un cinéma d'intervention.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
09-04-2026
 

Verso n°136

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