La célèbre tirade d'Hamlet nous dit aussi l'ambivalence du sommeil. Il est mort dans la vie, inconscience et oubli parfois tant souhaités pour mettre « fin aux maux du coeur et aux mille tortures naturelles, lot de la chair » (Acte III, scène 1) ; mais il est aussi occasion du rêve qui peut, jusqu'au cauchemar, en artiste indiscret entrouvrir les portes de notre inconscient et paradoxalement nous éveiller à des vérités occultes... Fertile, le thème du sommeil a occupé la mythologie, passionné les chercheurs, inspiré les artistes. Et notamment quelques peintres. Or voilà que jusqu'au 1er mars 2026, le Musée Marmottan Monet nous propose une riche exposition thématique, L'empire du sommeil, sous la houlette de Laura Bossi, neurologue et historienne des sciences ( ?!) et de Sylvie Carlier, directrice des collections du musée, enfin d'Anne-Sophie Luyton, attachée de conservation. L'iconographie se concentre sur le 19ème siècle, avec des échappées vers quelques créations plus anciennes et contemporaines. Cent trente oeuvres, sculptures, dessins et surtout peintures, dont plusieurs inédites en France, classées (de manière plus ou moins justifiée) en ensembles thématiques : « Doux sommeil », « Figures du sommeil », « Hypnos et Thanatos », « Le sommeil érotique », « Les portes du rêve », « Le sommeil troublé », « Au lit ! » ... Une classification analytique à visée exhaustive que l'on doit probablement à la démarche rationnelle de Laura Bossi. Quant à la scénographie, les notes douces et feutrées de Martin Michel contribuent à ce que nous prenions grand soin à ne surtout pas réveiller, en parlant, l'une de ces belles endormies ! Voilà un beau parcours chatoyant, somptueux, mais aussi - et ce n'est pas négligeable - apaisant. Comme si le thème du sommeil, en ses illustrations répétées à l'envi, irradiait sur le stress des visiteurs sa puissance sédative.
Mais d'emblée, et on le conçoit aisément, surgit une difficulté que l'avant-propos d'Érik Desmazières, directeur du musée Marmottan Monet, signale, mais sans s'y attarder : « Au-delà de l'apparence réelle de l'homme endormi, il y a, invisible, le rêve... ». Invisible, le rêve. Évidemment, car si l'on peut peindre dans différentes attitudes et de multiples décors l'être endormi, comment peindre le rêve, cette imagerie intérieure ? On sait que les Surréalistes (« les calqueurs de rêve », comme l'écrivait René Passeron dans son « Histoire de la peinture surréaliste ») ont tenté cette folle aventure créative. Mais les oeuvres qui en résultèrent, aussi bien chez Salvador Dali que Max Ernst ou René Magritte, si elles suggèrent quelque analogie avec l'ambiance onirique, restent sans rapport avec un rêve nocturne. Et si, dans l'exposition l'on cite Odilon Redon, Khnopff, Kubin, Max Klinger, la peinture ici proposée, de John Feed (artiste peu connu, et ce n'est pas le seul), Le Rêve du poète (1881-1882), avec une scène floue, diaphane et mythologique au lointain, supposée représenter un rêve, semble artificielle et pompeuse.
Au demeurant l'exposition ne s'attarde pas sur le rêve, si difficile à rendre ou exprimer et ce dans différents arts (en littérature, Proust s'y est essayé avec quelques réussites), mais nous propose une iconologie du sommeil par ses contextualisations multiples. On nous rappelle les symboles, allégories, thèmes convoqués dans ces différentes représentations du sommeil : une scène biblique dans La Résurrection de la fille de Jaïre (1878) de Gabriel von Max ; une évocation de la mythologie grecque - Nyx (la Nuit) et Hypnos (le Sommeil) - dans Nuit et Sommeil (1878) d'Evelyn De Morgan, ou Vénus dormant sur des nuages (vers 1630) de Simon Vouet ; un thème fantastique dans L'incube s'envolant, laissant deux jeunes femmes (1780) de Johann Heinrich Füssli ; une référence au théâtre dans Juliette Capulet le matin de son mariage (1874) de Gabriel von Max, etc. Mais il est notable que, chez les grands peintres, le motif, simple croûte durcie, explose littéralement sous la poussée créative d'une lave de couleurs, lignes, manières... Comme par exemple cette magnifique alliance de vert, rouges et jaunes chez Félix Vallotton, sous le prétexte d'une Femme nue assise dans un fauteuil (1897), ou comme cet inextricable enchevêtrement de lignes que Le lit défait (1824) d'Eugène Delacroix a étonnamment rendu possible, ou encore comme cette profondeur ensorcelante d'ombre et lumière que Le Sommeil (1790) de Francisco Goya a fait émerger, ou enfin comme cette froide pluie de touches bleutées enveloppant Camille sur son lit de mort (1879) de Claude Monet.
Pour le reste des peintures, la variété des positions durant le sommeil offre l'occasion à certains artistes de choisir celle qui peut émouvoir en particulier. Ainsi l'élégant dessin de Jean Cocteau : un jeune dormeur à la main curieusement repliée (1929), ou cette peinture de L'homme endormi (1861) de Carolus-Duran, dans laquelle un homme barbu aux orbites creuses, assis dans son fauteuil, est terrassé par la fatigue et le sommeil, ou cette charmante Jeune fille endormie (1878) à l'attitude alanguie et aux genoux repliés, de Federico Zandomeneghi...
Comme c'est le cas dans bien des expositions thématiques, il est plus question de l'objet de culture - ici le sommeil et un peu le rêve - que des recherches plastiques, formelles des peintres. Alors si les connaisseurs risquent d'en sortir un peu frustrés, maints visiteurs trouveront ici de belles images calmantes, et les insomniaques une espérance de salut. Ou de complet désespoir.
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