Dans le Morbihan et à treize kilomètres de Redon, caressé par le cours paisible de l'Aff, le délicieux village de La Gacilly pourrait sans doute retenir le visiteur par son exubérance fleurie, ses vieilles maisons de pierres grises, ses ruelles pittoresques bordées d'artisans, ou bien alors par son... musée immersif de la Maison Yves Rocher (la gloire locale, le champion français de la cosmétique végétale !) ; mais ce qui retiendra l'attention ici est son Festival de Photo qui, depuis 2003 et jusqu'au 4 octobre cette année, offre le triple avantage de sa gratuité, son écrin de verdure et sa programmation de qualité. Le thème retenu cette année, historique, 1826-2026 - La photographie, une aventure française, n'épuise nullement la variété des propositions photographiques (800 environ). Les oeuvres, en couleurs ou en noir et blanc, parfois gigantesques et couvrant une façade mais le plus souvent de bonne taille, installées dans les jardins et les rues du village en un sinueux parcours, répondent en principe à une thématique environnementale et géographique. Mais pas seulement, comme le thème de cette année déjà en témoigne... On peut anticiper que certains clichés documentaires risquent de jurer avec cet environnement naturel, végétal et idyllique ; mais justement, les organisateurs ont pour ce type de photographies prévu des espaces dégagés ou bien une âpre ruine appelée "le garage". Mais à l'inverse, certaines photographies de nature (Solstice de Claudine Doury par exemple) se font presque absorber par leur écrin de verdure... Le seul "risque" pour le visiteur et vacancier : se laisser autant séduire par les jardins accueillants que par les nombreuses photographies. Mais un peu partout, des chaise-longues ont été prévues pour des pauses agréables avant de continuer sa visite.
Sur les thèmes écologiques et de la nature, Le chant des forêts de Vincent Munier transcende l'imagerie animalière classique par le sentiment intact d'émerveillement qui anime son auteur, fils de naturaliste. Son documentaire éponyme fut récompensé aux César en février dernier. À l'affût dans les forêts des Vosges, il laisse l'image - pour le coup anagramme de magie - devenir un haïku témoignant de l'effacement de l'ego et ses ruminations continuelles. Extase. Cette photo de renardeau surpris, par exemple, est proprement sublime... Alliant esthétique et photographie documentaire, la photographe espagnole Lys Arango rend compte d'une nature éreintée par le dérèglement climatique dans Au Guatemala, un jour les champs refleuriront, et précisément dans ce "corredor seco" traversant l'est du pays : constat accablé mais solutions prometteuses s'expriment par une troublante ambivalence, puisque les scènes de désolation s'y parent de couleurs somptueuses... Éric Garault (Les Gardiens du vivant), reporter et portraitiste, s'est rendu au Équateur, au Togo, aux Pays-Bas et dans les campagnes françaises pour nous montrer de quelles façons, dans des sociétés et des écosystèmes différents, l'arbre s'impose comme une solution majeure pour préserver le vivant ; l'auteur sait bien composer et mettre en scène ses photos, éviter ainsi la fadeur du didactisme... Le jour le plus long de l'année dans certains pays (Lettonie, Pologne, Bélarus, etc.), les peuples fêtent encore le soleil noctambule et la forêt opaque : Claudine Doury, dans Solstice, célèbre à la fois ces rites païens, la lumière, les ombres et la présence mystérieuse de la Nature à travers des corps féminins mués en allégories... Jane Evelyn Atwood (Visions de France) s'est consacrée aux chevaux, y trouvant une noblesse, une calme grandeur, mais également un réconfort après ses reportages précédents, remarquables d'acuité, sur la prostitution, la pauvreté, la maladie, les prisons... Et voilà qui nous conduit maintenant à citer des photographes alertant sur les dérives inquiétantes des sociétés. Jérôme Gence (Au-delà du réel, les mondes virtuels) documente, de manière accablante, redoutable, cet éloignement générationnel progressif (et peut-être inéluctable ?) à l'égard du réel, et incidemment de la relation directe à autrui, au profit du virtuel ; aberration des "livestreamings", des "mukbangs" (vous n'en croirez pas vos yeux !) ou de ces mariages véritables avec des personnages virtuels de mangas... Sous le titre d'Illusions photographiques, Simon Brodbeck et Lucie de Barbuat, tout en interrogeant l'histoire de la photographie et ses techniques, laisse voir par différents procédés un monde urbain déserté par l'humanité, mais aussi les effets proprement tératologiques produits par l'I.A. générative lorsqu'elle (mal)traite des photos devenues iconiques. Distancié et glaçant !... Ingmar Björn Nolthing (Paradoxes climatiques) montre dans ses photos ironiques et percutantes comment les meilleures volontés pour la sauvegarde du climat se voient piégées ou trahies par un système technologique indéboulonnable, récupérant ce qui le conteste.
On peut se consoler de ces dérives avec le passé ancien (L'art du portrait), c'est-à-dire Nadar et ses portraits, aujourd'hui bouleversants, d'hommes illustres ; ou, plus récent, avec le Paris des années cinquante (Paris prend des couleurs) et le regard aimant de Willy Ronis, ou encore le kitsch baroquisant, la féérie rococo de Pierre et Gilles (En plein coeur). Ou enfin se conforter avec les valeurs sûres (Depardon, Salgado) du Festival, dont tous les participants (20) d'ailleurs ne furent pas cités. Il n'empêche, l'inquiétude et le questionnement sur notre temps demeurent.
Sans entamer l'un des génies propres de la photographie : être juste une image juste.
|