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[visuel-news]
04-06-2026
La chronique
de Pierre Corcos
Naissance du film
On peut considérer que si un cinéaste n'a pas d'autre sujet de film à nous proposer que... la création d'un film, avec évidemment ses galères à tous les niveaux, c'est qu'arrivé au bout du rouleau, il n'a plus que cet étroit miroir autofictionnel à offrir. Ou, au contraire, prétendre que cette mise en abyme est l'occasion d'un scénario débordant de péripéties (8 ½ de Fellini), ou d'intrications multiples réel/fiction (La Nuit américaine de Truffaut) ou encore de redire sa passion du cinéma avec toutes ses folies (Babylon de Chazelle). Quoi qu'il en soit, s'il est inventif, captivant, le film en question fera oublier la seule démarche réflexive dont il est issu.

Il vient tout de suite à l'esprit, quand on va voir Autofiction, le dernier Pedro Almodóvar, que déjà, en 2019, avec Douleur et gloire, le cinéaste espagnol avait abordé ce problème, plus exactement ce pathos de la crise d'inspiration chez un cinéaste. Alors on veut bien une fois encore compatir aux douleurs, incontestables, d'une laborieuse parturition, mais qu'est-ce que ce film-ci nous offre de plus ? Après cinquante ans de création et une vingtaine de longs-métrages, le cinéaste de 76 ans garde-t-il encore quelques tours dans son sac ?... Oui, tout de même.
Entrelaçant deux histoires aux vagues ressemblances, Almodóvar place audacieusement sur un même niveau de réalité celle d'un cinéaste connu, Raul (Leonardo Sbaraglia), avec tous ses problèmes, écrivant un scénario, et Elsa (Barbara Lennie), l'héroïne du scénario en question, avec ses propres difficultés. Le spectateur assiste donc en direct à la création du personnage et de ceux qui l'entourent, à partir du créateur lui-même et de son entourage, sur lesquels se grefferont d'autres éléments affectifs. Freud analysait déjà les personnages d'un roman comme pouvant représenter les différentes facettes, tendances de l'auteur avec leurs liens et conflits. Les horribles migraines d'Elsa métaphorisent les douloureuses "prises de tête" du réalisateur. Bonifacio, le bel amant d'Elsa (qui apparaît d'abord comme une icône gay), est imaginé par Raul à partir de son propre collaborateur et amant, etc. Capillarité secrète, multiple entre réalité et fiction... Et l'on voit même l'écriture sur l'ordinateur, en partie inspirée par la réalité vécue du cinéaste, générer des séquences de film : magie de la création, tout à fait jouissive ! Mais émerge aussi - largement mis en valeur dans Autofiction - cette question éthique plus qu'esthétique de la vampirisation, par laquelle, sans état d'âme, un créateur se nourrit du "sang" de ses proches (leurs tragédies et drames privés) pour nourrir son oeuvre. Ce qui nous vaut ici d'impétueuses altercations indignées... Mais, pas plus ces empoignades que la complexe (et baroque) mise en abyme d'un créateur écrivant un scénario dont le personnage cherche lui-même une idée, etc., ou bien que cette visite indiscrète dans les cuisines de la création ne fabrique un drame très captivant. Sans doute, conscient de cette limite du scénario, Almodóvar a recours à ses procédés habituels de dramatisation : les rebondissements façon "telenovelas", le mélodrame familial (mort d'un enfant), les couleurs rutilantes du décor, et surtout la musique (Alberto Iglesias) qui vient emphatiquement surligner la moindre scène... Les aficionados de Pedro se contenteront et raviront de la signature du maître.

Sur le même sujet, Morte e vida Madalena, le prolifique cinéaste brésilien Guto Parente (né en 1983) pointe d'autres difficultés, celles-là matérielles, qui assaillent la création d'un film, surtout dans le cinéma indépendant à petit budget " le temps est court et l'argent est rare". Et où donc la résilience, la bonne humeur et l'esprit d'équipe restent nécessaires... Il en sort un film pas du tout autocentré, chaleureux et quelque peu extravagant. Voici l'histoire en quelques lignes : Madalena vient de perdre son père, producteur de cinéma, qu'elle aimait beaucoup ; bien qu'enceinte de huit mois (l'équivalence création/grossesse est ici pleinement assumée), elle décide de reprendre le tournage d'un film de science-fiction à petit budget qu'il avait écrit ; mais les tracas se succèdent : Davi son ex-compagnon choisi pour la réalisation a disparu, un acteur homosexuel songe plus à séduire un protagoniste qu'à jouer avec lui, la banque menace de ne pas prêter l'argent nécessaire à la production, etc. Comme le confie le réalisateur, ce film est "un hommage au cinéma de troupe, fait entre ami(e)s, artisanal, inclusif ; mais il refuse de se romantiser lui-même, et sa propre précarité". Les difficultés du tournage sont en effet concrètes, innombrables et décourageantes, et elles débordent largement les seuls débats intérieurs d'un cinéaste en panne d'inspiration... Mais il n'empêche : mine de rien, entre le film qui est une adresse au père décédé, une compensation de la perte de Davi et enfin une course de vitesse avec l'accouchement, Morte e vida Madalena - comme son titre le mentionne clairement - nous parle de la mort et de la vie, sous sa forme biologique (l'accouchement) et symbolique (le film à produire) ; mais aussi énormément, et sur un mode comique, délirant, de la camaraderie et de l'inclusion (les identités multiples, par exemple queer, s'intègrent ici naturellement). Pour nous raconter la chaotique naissance d'un film, ce curieux mélange de gravité, bonne humeur et fantaisie, à l'esthétique kitsch décalée, était tout à fait inattendu... "Étonnez-moi !", conseillait Jean Cocteau.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
04-06-2026
 

Verso n°136

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