Dans la Russie actuelle de Poutine, on emprisonne, on empoisonne ou bien l'on assassine d'autres manières les opposants politiques... Alexeï Navalny (1976-2024), avocat, militant anticorruption et opposant politique majeur, cette figure absolument héroïque, a survécu par miracle à un empoisonnement au « novitchok » en 2020 ; hélas non à une fatale incarcération dans une prison du cercle arctique, où il fut probablement empoisonné à nouveau. Certes il aurait pu éviter cette mort... En restant à Berlin, en ne rentrant pas en Russie, où il fut arrêté bien entendu dès son arrivée ! Dans Alexeï et Yulia (jusqu'au 28 mars au Théâtre de Belleville), Gaëtan Vassart et Sabrina Kouroughli (texte, mise en scène et interprétation) ont imaginé une confrontation dramatique entre Alexeï et son épouse Yulia la nuit qui précède son retour vers la Russie et sa mise à mort programmée. Elle, très lucide et convaincante, met en valeur sa survie, leur couple, leur amour, les enfants, et comment lui pourrait agir, depuis Berlin, contre la politique de Poutine. Alexeï, en héros à la noblesse d'âme antique, défend la vertu de l'exemplarité et une obligation morale à l'égard de ses partisans en Russie... Nous voilà devant un choix cornélien classique (opposition entre amour et honneur, raison et sentiment, les deux valeurs recélant la même force de conviction) qui en principe nous fait du bon théâtre. On sait que le dilemme cornélien se joue dans la tête de chaque spectateur... La différence essentielle réside ici dans le fait que ce conflit de valeurs est inspiré d'événements réels, de surcroît récents, et que l'on ne pourra s'empêcher de convoquer les éléments de l'actualité pour le trancher en faveur de Yulia. Car si la mort de Navalny a vu des milliers de personnes assister à ses funérailles, il est patent que son sacrifice n'a pas plus renforcé l'opposition au dictateur qu'elle n'a remodelé l'opinion moyenne des Russes. Il n'empêche : le spectacle articule efficacement silences dramatiques, tirades vibrantes et instants musicaux ; il rappelle les intolérables mensonges de Poutine et son scandaleux enrichissement personnel. Enfin, loin de notre pusillanimité comme des fictions mystifiantes, il campe une figure de héros, réaliste, moderne et impressionnante.
Dramatique, la célèbre comédie de Molière, en cinq actes et en vers, L'École des femmes (1662), qui reprend le thème traditionnel de « la précaution inutile » et celui, farcesque, de tradition médiévale, où la femme rivalise de malice avec son compagnon ? N'est-il pas juste grotesque et odieux ce barbon qui entretient une toute jeune fille dans l'ignorance et la maintient en réclusion sous la garde d'un couple de domestiques ? Et tout ça pour la prémunir contre le moindre risque d'infidélité et l'épouser ? N'est-il pas ridicule parce qu'il est berné par l'irruption imprévue et spontanée du sentiment amoureux chez la jeune fille, aperçue par un « blondin » de passage, le charmant Horace ? Cette circonstance inopinée va, on s'en doute, mettre à bas toute cette stratégie navrante et minable de séquestration... Mais en fait dramatique cette comédie l'est déjà parce que, jugée subversive, elle donna lieu à une vive querelle à son époque. Entre l'amour naturel et galant des jeunes et le monde contraint et austère des vieux, entre l'aptitude aux plaisirs et la religion, la morale patriarcale, on voit de quel côté penche, à l'encontre des forces conservatrices de son temps, Molière ! Dramatique elle le devient aussi grâce à l'adaptation et la mise en scène originales de Frédérique Lazarini (jusqu'au 3 mai au théâtre Artistic Athévains), qui à la fois n'élude pas l'amour pathétique, la passion désespérée que le « barbon » Arnolphe (excellent Cédric Colas dans l'ambivalence du rôle) éprouve pour l'adorable Agnès (à merveille Sara Monpetit joue l'innocence) et, par une étonnante, effrayante scénographie de télésurveillance et de « maison de verre », métaphorise et exacerbe le thème dramatique de « la prisonnière » (cf. Proust), si émouvant et fertile en péripéties.
Partez de certaines attitudes psychologiques vous posant problème, essayez d'en comprendre l'origine et le sens, remontez dans le temps... Et il y aura une forte probabilité que dans une boucle de ce flash-back, dans un creux de généalogie, scrutée sur trois générations, vous rencontriez un ou plusieurs éléments dramatiques. Car toute vie est un drame, une histoire prise dans la grande Histoire, en partie lisible et en partie immergée... Dans Respire, ce seule-en-scène de et avec Geneviève Damas (jusqu'au 28 mars au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles, puis en tournée à Louvain-la-Neuve du 12 mai au 6 juin), la honte de sa pingrerie est l'occasion d'une minutieuse enquête, où la famille, par ses drames intimes enveloppés dans des drames collectifs, devient la protagoniste à la fois centrale et in absentia. Mais l'on sait aussi, comme Balzac nous l'a génialement montré dans ses romans, que l'argent, diabolique, génère des drames à foison. Alors, pour raconter son histoire familiale, Geneviève Damas, avec ses talents avérés de conteuse et ses pointes drôles de café-théâtre, fait merveille ! L'excellente mise-en-scène de Vincent Hennebicq a découpé ce roman familial en chapitres-thèmes judicieusement illustrés par une image projetée, pensé un rapport subtil de complicité avec le public, et enfin prévu des scansions musicales (Fabian Fiorini). Déjà pour éviter les déballages exhibitionnistes de l'autofiction, et surtout pour maintenir l'écart esthétique essentiel entre drame de la vie et drame théâtralisé.
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