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[Visuel-News]
15-01-2026
La chronique de Pierre Corcos Mémoire vive La chronique de Gérard-Georges Lemaire Chronique d'un bibliomane mélancolique
La chronique de Pierre Corcos |
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| Mémoire vive |
Le destin des souvenirs est de perdre formes et couleurs sous la fine poussière accumulée du temps qui passe. La reconstitution par la littérature ou le cinéma d'une mémoire vive se présente alors comme un antidestin... Une seconde présence, plus pérenne, est alors conquise pour le passé. Les souvenirs d'enfance du cinéaste chinois Huo Meng (né en 1984) retrouvent leur pleine vivacité dans Le Temps des moissons, qui a obtenu l'Ours d'argent de la meilleure réalisation au dernier Festival de Berlin. Le film (2h 15mn) se situe il y a plus de trente ans, peu avant la montée de l'agriculture industrielle, des exploitations pétrolières et l'exode massif des paysans... Le cinéma chinois s'est fait une spécialité - on pense notamment aux réalisateurs Jia Zhangke ou Wang Bing - pour, avec vigueur, montrer comment gigantesques travaux et mutations techno-économiques majeures ont bouleversé l'existence d'un grand nombre de Chinois, à qui l'on ne demandait pas leur avis bien entendu. Outre l'aspect mémoriel et autobiographique, ici essentiels, la dimension critique est loin d'être absente du film, qui montre l'ordinaire accablant d'un régime autoritaire : contrôle des femmes pour vérifier qu'elles n'attendent pas un deuxième enfant, injonctions d'un pouvoir écrasant clamées par haut-parleur, etc. L'histoire raconte la vie du jeune Chuang (Shang Wang) resté chez ses grands-parents à la campagne pendant que ses parents ont dû partir à la ville dans l'espoir de trouver un travail. Futur cinéaste, le petit garçon montre déjà des qualités d'observateur silencieux, même s'il doit participer à cette bruyante et pittoresque vie communautaire et familiale de quatre générations, rythmée par les saisons, les rituels, les travaux des champs, les mariages et les enterrements. Comme dans les peintures de Breughel, le chatoiement coloré de cette chronique paysanne est réaliste, parfois cruel. C'est Jihua (Zhou Haotian), idiot du village constamment persécuté ou le cousin de Chuang publiquement humilié par son professeur pour avoir réglé son écot avec du blé déjà germé ou encore Xiuying (Chuwen Zhang) que l'on oblige à se marier avec un homme riche qu'elle n'aime pas, etc. L'archétype de la Terre qui nourrit les vivants et engloutit les morts creuse de sa profondeur mythique le naturalisme de cette remémoration, si expressive et attachante. De beaux plans larges embrassent la remuante communauté dans la lumière d'un passé désormais inaltérable.
Pourquoi Arto, le mari arménien de Céline (Camille Cottin), s'est-il suicidé quelques mois plus tôt ? Ne faut-il pas chercher dans son pays, ses origines et une mémoire enfouie les causes profondes de son acte désespéré ? Céline aimerait également que leurs deux enfants héritent de la nationalité arménienne, et par conséquent doit récupérer dans les archives locales l'acte de naissance de son mari. Pour ces deux raisons elle est partie en Arménie, et ce court voyage - quelques jours en été et en 2021 -, quête de mémoire individuelle (le passé d'Arto, les archives), s'avèrera aussi déchiffrement d'une mémoire collective douloureuse : les guerres de l'Arménie avec l'Azerbaïdjan (long conflit du Haut-Karabagh), le désastreux tremblement de terre de 1988 et, plus lointainement, sourdement, comme une empreinte indélébile, le génocide arménien perpétré par la Turquie il y a 110 ans... Le premier film de fiction de la réalisatrice arménienne Tamara Stepanyan, Le Pays d'Arto, d'une grande délicatesse, parvient à fondre subtilement les sombres fêlures de l'Histoire et les courbes lumineuses des paysages. L'espace y semble faire écho au temps, comme le drame intime au récit politique. Mais un mystère épaissit cette découverte progressive : il existe bien dans les archives un Arto, mais avec un autre nom de famille. Mensonge de l'époux suicidé ou bien lacune dans les documents ?... Heureusement, un chauffeur de taxi généreux et parlant français, puis Arsiné (Zar Amir Ebrahimi), une guide touristique avisée, charmante, engagée, aident Céline dans cette difficile recherche mémorielle qui semble, au fur et à mesure que le film se déroule, s'élargir en prise de conscience globale. Occasions bien entendu pour la caméra, par plans rapprochés et panoramiques, de s'attarder sur des visages, des vestiges et des ruines, des personnages troublants (Denis Lavant joue ici le rôle d'un berger illuminé) et les bâtiments, massifs et dérisoires, de l'ancienne occupation soviétique. On ne peut vraiment pas dire que Tamara Stepanyan ait conçu un scénario et réalisé un long-métrage avec l'idée, même connexe ou secondaire, d'inciter les spectateurs au tourisme dans son pays ! C'est plutôt la signature acérée d'une documentariste professionnelle et sans concessions (elle a produit des documentaires depuis une dizaine d'années, parmi lesquels un certain nombre sur l'Arménie) que l'on perçoit ; mais aussi une oeuvre cathartique, Tamara Stepanyan ayant dû fuir avec ses parents son pays, à l'âge de douze ans, à cause de la guerre. Changeant de nom, le malheureux Arto n'a-t-il pas dû fuir également l'Arménie dévastée par la guerre, voire déserter ? Et ne s'est-il pas suicidé pour cette raison ?... Associant le drame et le documentaire, la trace enfouie et la mémoire vive, la réalisatrice donne finalement l'envie de se passionner pour cette nation et ce peuple encore méconnus du plus grand nombre.
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