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[visuel-news]
27-11-2025
La chronique
de Pierre Corcos
Texte, contexte et adaptation au cinéma
Comme l'avait tenté, en 1967 et avec un succès passable, Luchino Visconti, adapter au cinéma L'Étranger, chef-d'oeuvre littéraire de l'athéisme humaniste, n'est pas plus une mince affaire que François Ozon, qui s'y est risqué, n'est le réalisateur spécialisé dans ce genre d'exercice... Un genre d'exercice répandu, les adaptations cinématographiques et audiovisuelles d'oeuvres littéraires générant une oeuvre sur cinq (étude menée en 2023 par le CNL et le CNC). Exercice répandu et tentant : certains romans (par exemple Illusions perdues) abondent en descriptions précises de lieux, milieux et ambiances, l'auteur (Balzac) ayant déjà un regard de cinéaste. D'autres, par leur drame à rebondissements, offrent le scénario rêvé pour un très bon « film d'action » : les oeuvres d'Alexandre Dumas (cf. Le Comte de Monte-Cristo). Enfin d'autres romans, par leur fantasmagorie, semblent appeler le film à grands moyens, et l'on pense au Seigneur des Anneaux... Mais qu'en est-il de L'Étranger d'Albert Camus ? Vivifiante est cette bouffée d'athéisme au temps funeste des intégrismes religieux ; mais peut-on en tirer un film ?

Le roman est paru en 1942. L'histoire (donc le scénario potentiel), très simple, tourne autour de Meursault. Célibataire, il mène à Alger une existence machinale d'employé dans une entreprise. La mort puis l'enterrement de sa mère, placée dans un hospice, ne semblent pas l'émouvoir, ni l'amour que lui porte Marie, une ancienne collègue devenue sa maîtresse. S'étant un peu lié avec Raymond, voisin proxénète assez violent, il se trouve impliqué dans une altercation sur une plage avec deux Arabes (dont l'un est le frère de la maîtresse, maltraitée, de Raymond), et par la suite tue impulsivement l'un des Arabes d'un coup de revolver. Arrêté, jugé, Meursault est condamné à mort. Pour ce meurtre bien sûr mais essentiellement pour son attitude durant le procès, jugée indifférente et amorale. Bref, un fait divers plutôt sordide, mais somme toute banal et qui ne susciterait pas l'intérêt d'un cinéaste... Sauf que l'illustrissime roman à l'« écriture blanche » (Barthes), monologue intérieur sans intériorité (Blanchot), frappe surtout par l'attitude singulière de son héros, dont « la conscience (...) est transparente aux choses et opaque aux significations » (Sartre). Taciturne, coupé des autres, anormalement sincère, il reste à distance des valeurs, rituels et sentiments collectifs. Étranger au théâtre social... L'adaptation cinématographique du roman peut-elle s'arrêter à la psychologie du personnage ?
Un psychanalyste verrait dans la schizoïdie de Meursault le signe d'un éloignement initial de sa mère (qu'à son tour il a abandonnée et n'affectionne guère), tandis que l'absence du père à la fois l'écarterait de la Loi et le soumettrait à un Sur-moi compensatoire écrasant (sa lucidité sans concessions). Une brève tentation homosexuelle, insupportable, s'est traduite par l'assassinat du jeune Arabe... Mais cette interprétation psychanalytique de L'Étranger, faisant reposer sur le comédien qui incarne Meursault (Benjamin Voisin, d'une froide beauté) une charge extrême, ne garantirait pas davantage au film l'intérêt que l'on attend de cette nouvelle adaptation.
Alors, c'est en insistant sur le contexte socio-politique de l'oeuvre que François Ozon est parvenu à rendre originale cette adaptation au cinéma. L'archive d'actualités d'époque, au tout début du film, et sa péroraison emphatiquement colonialiste, la reconstitution minutieuse, presque documentaire et tout à fait remarquable de l'Alger d'alors, les ajouts qui sont faits au roman et concernent l'Arabe assassiné et sa soeur, les milieux sociaux évoqués, contextualisent L'Étranger à un point tel que l'on se demande si le malaise existentiel de Meursault n'est pas dû à la situation coloniale ! À la facticité violente - et son déni - de cette coexistence entre Européens et Arabes qui s'ignorent complètement. À ces morceaux de France artificiellement greffés en Algérie...

Mais la limite de cette intéressante adaptation vient de ce que L'Étranger n'est en fait ni psychologique ni social ou politique mais, tout comme Candide ou La Nausée, philosophique. Et la conduite de Meursault, son attitude d'étranger ont pour fonction de dire - ou rappeler -, dans une mouvance athéiste, l'absurdité de la vie... Éclair dans le néant, la vie n'a pas en effet de sens global ni de finalité. Le temps et la mort annulent tout ce qu'accomplit l'humanité, qui n'a aucune destinée. Les mythes, les religions, les grands récits, les idéologies masquent notre condition absurde et dérisoire de mort en sursis. Et parce qu'il n'y a pas de différence vraiment significative qui puisse transcender notre factice être-là, l'in-différence s'avère l'attitude conséquente. D'où l'indifférence lucide de Meursault... Vivre absurdement, c'est donc vivre dans la vérité, et dans l'acceptation pleine, l'amour même de cette existence condamnée par définition. À cette doctrine de l'absurde, inspirée du nihilisme actif, du pessimisme gai de Nietzsche, Albert Camus joint un hédonisme vitaliste et une sensibilité toute méditerranéenne qui ne la contredisent pas. Roland Barthes a vu dans L'Étranger un roman « solaire » qui chante l'amour du monde.
Alors comment ces thèmes philosophiques sont portés à l'écran ? L'affirmation athéiste et vitaliste exprimée avec fureur par Meursault à l'encontre de l'aumônier venu dans sa cellule (une scène-clé pour l'acteur) y aide beaucoup. Le lien d'un voisin (Denis Lavant) avec son chien, c'est de l'absurde à la Beckett... Formellement, le choix du noir et blanc écarte l'anecdote de la couleur (erreur de Visconti ?) et peut dire la gravité du propos, comme les séquences mutiques ; l'ardente sensualité de la photographie suggère une pleine adhésion à la vie ; le travail sur la lumière, crue, éclatante, évoque la lucidité de la doctrine. Éblouissement : on n'a que cette vie !
Mais pouvait-on attendre plus ? Le conceptuel renâcle toujours à se faire visuel.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
27-11-2025
 

Verso n°136

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