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[Visuel-News]
05-11-2026
La chronique de Pierre Corcos Une touche d'antipsychiatrie ?
La chronique de Pierre Corcos |
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| Une touche d'antipsychiatrie ? |
"Un malade ne se réduit pas nécessairement à sa maladie, et celle-ci n'est pas nécessairement le reflet de son oeuvre", écrit Anne-Marie Dubois, commissaire scientifique du musée d'art et d'histoire de l'hôpital Sainte-Anne (MAHHSA), en préambule de l'exposition Chefs-d'oeuvre au coeur de la collection Sainte-Anne (jusqu'au 20 décembre 2026).
Cependant, la fascination inquiète, ou idéaliste, pour ce qu'on appelle la "folie" (les psychoses) et, en conséquence, pour ce qu'elle produirait dans une oeuvre, reste largement répandue dans le grand public. Et même dans la communauté artistique : n'oublions pas à cet égard l'éloge de cet "art des fous" par André Breton, qui voyait dans le renoncement au profit et au paraître ainsi que dans la claustration "les garants de l'authenticité totale qui fait défaut partout ailleurs". Or, à l'encontre d'une attitude trop répandue, comme le déplore Anne-Marie Dubois, il est bénéfique de désenclaver "la folie et son art"... Par exemple en juxtaposant des oeuvres d'artistes devenus patients, de patients devenus artistes, d'artistes et de patients témoignant de la psychiatrie, ou d'artistes désireux de participer à ces expositions du MAHHSA. Que toutes ces passerelles plurivoques incitent donc les visiteurs à se laisser porter, sans a priori, par leurs émotions ! Esthétiques ou non.
Mais alors comment sélectionner ces "chefs d'oeuvre" et, du coup, selon quels critères ? Il est question d'oeuvres "emblématiques", mais en fait de quoi ?... À cette question difficile, il n'est pas véritablement apporté de réponse, Anne-Marie Dubois se contentant de proposer différents thèmes, par-delà la chronologie (de 1858 à 2020) des oeuvres, également de tenir compte d'analogies formelles. Nous aurons ainsi, tout au long du parcours de cette exposition : 1. Histoires d'asile et de refuge 2. Rêves de paysage et d'aventure 3. Les univers imaginaires 4. Brut et joli 5. L'intime et le vivant 6. Le symbolisme. Nous voici donc bien loin de la démarche passée de psychiatres et chercheurs comme les Dr Volmat et Minkowska, qui tentèrent de rapprocher un type de productions graphiques, picturales à telle ou telle "maladie mentale" (on peut récuser ce terme - cf. Thomas Szaz - distinguer aussi "productions" et "oeuvres"), le symptôme se traduisant en symboles dans (son rapport à) l'espace du support... La constance de la démarche du MAHHSA est appréciable, si l'on se rappelle l'exposition Rien à voir - Quand la création échappe au symptôme qui avait eu lieu ici même il y a sept ans. Cependant le visiteur n'aura aucun mal à noter que si les commentaires ne font plus référence aux différentes psychoses, ils mentionnent le plus souvent la situation, la condition ou l'écosystème de celles et ceux qui sont internés, avec les effets éventuels sur leurs travaux. Par exemple l'ambivalence de l'asile peut inspirer des dessins sombres, étouffants (Melitt, Brédier, H.A.R.) ou, comme réponse à l'enfermement, des "échappées" (Legube mi-abstrait mi-figuratif, Gros-Brun et sa facture naïve, Pujolle, utilisant sur son papier... des produits pharmaceutiques !) ou encore on note l'imaginaire débridé de ceux que le réel et le rationnel entravent beaucoup moins (angoissant Beuf, Braz fantastique), ou enfin ce recours du malade au charme du "joli" pourrait être "la volonté de reconstruire un monde idéal ou idéalisé qui le rapproche de sa partie saine (non affectée par la maladie)" (Janès et ses bouquets de fleurs). Il est donc difficile de faire abstraction du vécu global des sujets que la psychose a affectés...
Montrant des classiques de l'art brut, comme Aloïse Corbaz et Unica Zürn, il est rappelé que "la maladie n'a en rien obéré leur pulsion de création hors norme". Il est probable que si, dans une approche psychanalytique, le psychotique semble avoir coupé le lien entre l'objet et le désir, l'énergie libre qui en découle peut à fois rendre compte de cette créativité surabondante disponible (cf. Wölfli) et du sentiment de vie intense, presque insupportable (cf. Artaud) y explosant. Mais on aurait tort de se limiter pour autant à l'informe de pures intensités... Dans la dernière partie de l'exposition, intitulée "le symbolisme", "objets, figures et motifs s'organisent en langages symboliques souvent complexes, porteurs de sens multiples" (structures hypercomplexes d'Hodinos, microcosmes de Brun). C'est toujours la démesure, le vertigineux qui frappent. Faisant s'écrier d'ailleurs "c'est fou !".
On sait que dans l'attitude critique (et politique) fondamentale de l'antipsychiatrie, l'étiquetage pathologique est remis en question. Et Ronald D. Laing (1927-1989), l'un de ses éminents théoriciens, peut aller jusqu'à écrire : "Je pense que les schizophrènes ont plus de choses à apprendre aux psychiatres sur le monde intérieur que les psychiatres à leurs malades" ! Continuons dans cette remise en question(s) : qui est fou, qui est en bonne santé mentale dans un monde aliéné ? L'impulsion créatrice, expressive ne transcende-t-elle pas le "normal" et le "pathologique" ?...
Ainsi, à moins qu'il ne s'agisse simplement que d'un besoin de reconnaissance par le monde artistique et culturel, il semblerait que dans sa volonté réitérée de déstigmatisation, de désenclavement des oeuvres produites par les patients, le musée d'art et d'histoire de l'hôpital Sainte-Anne prolonge discrètement - d'une exposition à l'autre et dans son approche des liens entre art et psychiatrie - le vaste mouvement impulsé naguère par l'antipsychiatrie.
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