Pourquoi certains grands collectionneurs de photographies sont-ils liés au cinéma ? Regardez le distributeur, exploitant et producteur de cinéma, Marin Karmitz. On se souvient encore de l'exposition, il y a neuf ans, de sa collection à la Maison Rouge. Elle s'appelait "Étranger résident"... Et la collection photographique de Michael G. Wilson (né en 1943), soigneusement constituée avec son épouse Jane depuis une cinquantaine d'années ? Wilson avait coproduit de nombreux films de James Bond ! Alors sans doute ces hommes de cinéma aiment-ils la photographie aussi parce qu'ils l'animent, imaginent des histoires autour, pensent à des films, des scénarios à partir de ces inconnus en situation, avec leurs drames virtuels et passés, que l'objectif a capturés.
Voilà que la collection du Wilson Center for Photography donne actuellement lieu à une passionnante exposition florilège, au prétexte d'un thème très ouvert, L'espace entre nous (Le Bal, jusqu'au 3 janvier). Diane Dufour, commissaire de cette exposition, cite Susan Sontag : "Les photographies, qui ne peuvent rien expliquer par elles-mêmes, sont d'inépuisables invitations à la déduction, à la spéculation et au fantasme". Une phrase qu'auraient pleinement approuvée Marin Karmitz et Michael G. Wilson !
Le fil conducteur de l'exposition est ainsi défini : "explorer l'espace qui relie le photographe à son sujet et le regardeur à l'oeuvre contemplée". Se pose immédiatement la question de ce que l'on entend par "espace" : espace physique, mental, symbolique ?... Ensuite, une définition trop générale posée par Diane Dufour ("Depuis son invention, la photographie a été l'espace de rencontre entre ces trois point - le photographe, le sujet et le regardeur") interroge cette fois sur le mot "sujet" : s'agit-il de l'objet photographié, un paysage, une architecture par exemple, ou alors de sujet au sens philosophique, le sujet humain ? Au vu de l'exposition, il s'agit du deuxième sens ; auquel cas la définition trop générale de la photographie qui est énoncée s'avère inadéquate.
Ces réserves théoriques posées, on constate qu'à travers 120 tirages de grande qualité, l'exposition se présente surtout comme un ensemble attractif des différentes modalités de saisie par le photographe de celle, celui, ceux qu'il photographie, "de la saisie furtive à la mise en scène collaborative" (sic). Je dérobe ton apparence ? Tu poses pour moi ? Nous jouons au "naturel" ? Je te photographie mais pour parler d'autre chose (la misère, l'enfance, le corps, etc.) que de toi ? Etc. À partir du moment où, bien entendu, les attitudes et intentions des photographes sont différentes, on pouvait s'attendre à ce que des notes didactiques sur ces différents artistes et leur esthétique accompagnent les oeuvres. D'autant plus que les démarches de photographes aussi différents que Lola Alvarez Bravo, Bill Brandt, John Coplans, Bruce Davidson, Walker Evans, Lee Friedlander, Graciela Iturbide, André Kertész, Dorothea Lange, Sergio Larrain, Robert Mapplethorpe, Susan Meiselas, Alexander Rodchenko, August Sander, Aaron Siskind, Louis Stettner, Shōji Ueda, Weegee, pour ne citer que ces très grands noms (suffisant d'ailleurs à donner forte envie de voir l'exposition !), restent assez identifiables pour mériter ces exposés instructifs. Mais ce n'est pas ce qui a été choisi. C'est en fait l'écrivain Bertrand Schefer qui, en de multiples textes, subtils, brillants, érudits mais se risquant parfois à la surinterprétation, accompagnera le visiteur tout au long de l'exposition. Et ce n'est pas plus mal finalement... L'écrivain s'est prêté au jeu subjectif de l'interprétation et par là, nous incite au même exercice. Déjà parce que nous notons certains écarts, qui interpellent, entre sa "vision" de la photographie, du ou des personnages qui s'y trouvent, et la nôtre. Tout psychologue nous rappellera que percevoir n'est pas seulement interpréter, mais aussi projeter sur un visage ou une scène des aspects inconscients de nous-mêmes (cf. les tests projectifs, dont le T.A.T., ou le troublant test de Szondi). Certaines photos, comme ces pieds d'enfants (Santiago du Chili) photographiés par Sergio Larrain, sont suffisamment polysémiques pour ouvrir même à des interprétations contradictoires !...
Bien entendu l'intersubjectivité n'épuise pas l'aventure photographique. Il existe également dans la photographie, une recherche d'abstraction et différentes fascinations pour le non-humain, les structures, les matières, etc. Mais les treize textes de photographes que l'on peut lire dans l'intéressante plaquette distribuée à l'entrée - textes remarquables par la diversité des approches des photographes à l'égard des sujets qu'ils ont "immortalisés" dans leur appareil - nous convainquent de la fécondité de ce "nous" (plus d'ailleurs que de l'"espace") présent dans le titre de l'exposition, L'espace entre nous... Un vieil homme accablé photographié par Grahan Smith, un fier Tzigane saisi par August Sander, un couple qui s'embrasse au cinéma surpris par Weegee, une famille charmante saisie par Shōji Ueda, etc. : toutes ces photos dans l'exposition donnent à penser qu'il existe (et ce bien au-delà du choix d'un collectionneur, Michael G. Wilson) un référentiel, un fond iconographique et culturel communs, des valeurs et une mémoire visuelle partagées. Ainsi, par la seule photographie, l"'intericonicité" chère à Clément Chéroux rejoint un "nous" anthropologique.
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