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[Visuel-News]
08-10-2026
La chronique de Pierre Corcos Deux échappées La chronique de Gérard-Georges Lemaire Chronique d'un bibliomane mélancolique
La chronique de Pierre Corcos |
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| Deux échappées |
Voici l'oeuvre graphique intitulée Bleeker street (1974), une série follement disparate de personnages le plus souvent isolés, dans l'ensemble grotesques, certains animaux et humains, d'autres en partie mécanisés, la plupart étant accompagnés d'ombres diversement colorées ; ils évoluent dans tous les sens sur un sol jonché de figures géométriques approximatives. Ce disparate surprenant se voit aggravé par des styles de représentation hétérogènes, allant d'un réalisme comique à une complète géométrisation. L'usage des crayons de couleurs et quelques références à la bande dessinée connotent un monde enfantin, infusant quelque fraicheur à une proposition réfléchie et déroutante... C'est plus net encore dans Bucarest en 1924 (1970) où coexistent de multiples possibilités du dessin. Une Tour de Babel de langues graphiques !... Nous sommes à la galerie Claude Bernard à Paris où, jusqu'au 14 novembre, se tient une intéressante exposition sur Saul Steinberg (1914-1999), cet "écrivain qui dessine" comme il se définit. Un artiste d'une créativité remarquable, et dont Gombrich disait : "Peut-être n'existe-t-il aucun autre artiste vivant qui connaisse mieux la philosophie de la représentation". Mais qui au départ était juste un dessinateur de presse...
Et après tout, il aurait pu en rester là. Ce n'était déjà pas si mal ! Dessinateur de presse créatif depuis l'âge de 26 ans dans la revue Bertoldo en Italie, puis aux États-Unis dans Life, Harper's Bazaar, enfin le New Yorker (auquel, depuis 1941, il a donné plus de 600 dessins et 85 couvertures !), ne possède-t-il pas le légendaire humour juif (il est issu d'une famille ashkénaze) et cette fécondité de la double culture (roumaine de naissance puis américaine d'adoption) ? Autrement dit cette précieuse qualité d'alchimiste qui transfigure le malheur de la persécution en sourire de l'absurde, et l'incertaine identité en obligation de s'inventer/inventer ? Dans ses dessins de presse, l'art (sans doute européen) du calembour visuel croise celui (américain) du gag visuel, à la limite du non-sens. Son premier album, All in line, édité en 1945 et qui reprenait ses dessins de presse obtint un énorme succès. Alors oui, il aurait pu honorablement en rester là...
Mais voilà, il s'entend si bien à étonner, débordant les limites conventionnelles du dessin de presse, que s'en échapper fut tentant... Mais en plus n'a-t-il pas étudié la philosophie et les lettres à l'université de Bucarest ? Ne s'est-il pas intéressé au constructivisme de Le Corbusier puis dirigé vers l'architecture en entrant à l'École polytechnique de Milan ? Enfin n'est-il pas conduit par une formidable passion réactive ou phobique qui ne le lâche pas : éviter l'ennui ? Il dit : "La vie d'un homme créatif est conduite, dirigée et contrôlée par l'ennui. Éviter l'ennui est l'un de nos principaux objectifs. C'est aussi l'un des plus difficiles, parce que l'amusement doit être toujours renouvelé et à son meilleur niveau". Son oeuvre est une fantaisie cérébrale à la tension exigeante. Une permanente échappée qui met à distance les identités (tous ses masques) et le travail même du créateur (sa représentation en abyme des arts graphiques et de leurs outils). Il transcende le dessin de presse (idée par le dessin) par l'ampleur de sa réflexion satirique sur la représentation.
La légende raconte que l'auteur de bandes dessinées s'échappe toujours de sa planche par une case... Encore faut-il que son univers, son style s'avèrent assez riches et/ou en phase avec notre époque pour alimenter d'autres formes d'expression. Enki Bilal (né en 1951 à Belgrade), auteur reconnu et prolifique de bandes dessinées a rapidement pris son envol hors du 9ème art et pu dessiner des affiches de cinéma, décors, costumes, pochettes de disques, etc. et même réalisé des films, parce que son écriture et son imaginaire sont assez consistants, sans doute aussi parce que ses références à notre futur/présent restent suffisamment fortes pour résister aux contraintes langagières, formelles et techniques d'autres arts. Jusqu'au 1er novembre au Fonds Enki Bilal, dans le 3ème arrondissement de Paris, une exposition inaugurale nous invite à naviguer, à travers plus de 200 oeuvres, dans l'univers flottant, mélancolique et inquiétant de l'artiste.
Les mythes égyptiens (Horus) s'y mêlent à une science-fiction dystopique, et les monstrueux croisements humains/machines ou humains/animaux nous parlent de barbarie technologique. Toute cette désespérance d'un monde dévasté ne procède pas seulement d'une imagination individuelle tourmentée. Bilal "s'interroge sur les développements que pourraient connaître, dans un avenir proche, les différents enjeux contemporains comme les violations bioéthiques, l'obsession de l'immortalité, la pollution, l'obscurantisme religieux ou encore la volonté d'hégémonie des nations", comme il est mentionné dans cette exposition, dont le commissariat fut excellemment assuré par Clémentine Hustin. Murs criblés, délabrés : au milieu de ces craquelures omniprésentes, des ondines aux cheveux bleus étreignent, malgré leur deuxième "peau", bandages ou scaphandres, des mâles blessés à la mine défaite... Des poissons filent dans l'air et le sang gicle des androïdes.
Pour autant, un certain nombre de clichés représentatifs que certains bédéistes ont jetés aux orties perdurent, et la facture d'ensemble reste très classique. Mais la cote de Bilal atteint des Everest financiers : autour de 100 000 euro pour une peinture acrylique sur toile ! Cette exposition permettra à chacun de se faire une opinion sur le prix que le marché accorde à ces échappées picturales.
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