Ces cas où le scénario connu nous laisse bien en dessous de l'expérience cinématographique vécue... Avec les différents plans, mouvements de caméra, la contraction et la dilatation du temps filmique, les couleurs, les décors, enfin le montage de l'ensemble, il semble que quelque chose procédant spécifiquement de l'art cinématographique a été offert. Donc pas un roman, une pièce de théâtre ou une fable idéologique filmés, non, mais une sensibilité, un imaginaire d'auteur, ondoyant entre rêve et réalité, qui ne se sont exprimés qu'avec du cinéma et pleinement avec lui... Les films qui procèdent de cette démarche quelque peu gratuite mais sans la moindre facticité, débordant les registres habituels, n'ont pas nécessairement l'aval du grand public, dont la demande reste souvent segmentée en "genres" (films d'action, d'horreur, de science-fiction, comédies sentimentales, etc.).
Mais qu'importe le succès, public ou critique, de ces oeuvres : un "supplément d'âme" y a été gracieusement proposé.
Par impressions et sans ordre, voici l'expérience cinématographique vécue, ressentie par Trois adieux de la réalisatrice espagnole Isabel Coixet : un charme permanent et insaisissable ; sans que l'extraordinaire n'ait été requis, la sensation d'un réel plus riche et exaltant qu'on ne le croyait ; des sentiments mêlés, fusionnés comme, dans l'ordre du gustatif, l'aigre-doux, le doux-amer, etc. ; une haute solitude pleinement habitée par Autrui ; une ligne sinueuse contournant les registres attendus (drame romantique, mélodrame) ; l'horreur de la vie inséparable de sa merveille ; le mystère du monde bien plus ample que sa rationalité ; l'intuition soudaine qu'une mosaïque d'images peut exprimer l'indicible... Et quel mode d'exposition foisonnant avec tous ces écarts jouissifs dans la narration ! Ces plans et séquences supplémentaires, juste au nom de cette attention esthétique à porter au monde, à soi et aux autres ! Cette attention que montrent les grands cinéastes...
On en regretterait presque de raconter l'histoire, adaptation d'un livre autobiographique de l'italienne Michela Murgia, morte d'un cancer du rein à 51 ans. Mais enfin voici le scénario : Antonio (Elio Germano), chef cuisinier ambitieux quitte Marta (Alba Rohrvacher, à la séduction étrange), professeur de sport dans un lycée, lui reprochant d'être asociale et peu commode. Pour meubler sa nouvelle solitude, Marta installe chez elle la photographie découpée et grandeur nature d'un chanteur de K-pop, devenu son seul confident. On découvre à cette occasion une femme originale, éprise de liberté... Si elle s'occupe de certaines élèves, Marta ne répond que fort tardivement aux sollicitations timides d'un collègue, professeur de philosophie, Agostino (le charmant Francesco Carril). Un examen médical, consécutif à une perte d'appétit et à des troubles digestifs, révèle à Marta un cancer, dans un premier temps jugulé, puis avéré mortel. Point de mélodrame ici pourtant, car à chaque adieu répond un bonjour, inattendu. Et à chaque perte sa réparation, créative... Le film est tourné à Rome, jamais dans ses "lieux communs" et touristiques. Il s'attarde sur le ciel, les façades lumineuses, les événements minuscules, il baguenaude comme quelqu'un qui ne serait pas plus pressé de rentrer chez lui que l'héroïne de mourir. Ellipses, flash-backs subjectifs, méandres harmonieux entre paysages intérieurs et découvertes extérieures, gros plans psychologiques et plans d'ensemble esthétiques. Avec moult petites scènes dans les marges, le film joue avec son scénario, et sur lui il médite sans proposer de réponse ou de morale. On n'y a rien gagné ? Si, un supplément d'âme.
Hair, Paper, Water..., le film de Nicolas Graux et Truong Minh Quy est, si l'on y tient vraiment, un documentaire d'une heure et onze minutes. Mais en fait, on y apprend peu de choses. Par exemple que l'ethnie Ruc au Vietnam est en voie de disparition ainsi que sa langue, que des pluies diluviennes inondent régulièrement la campagne vietnamienne, ou que la ville appelée jadis Saïgon reste bruyante et encombrée, ou qu'on peut soigner une entorse avec des plantes médicinales, etc. Pas de quoi en faire un film ? Sauf que l'essentiel ne réside pas du tout dans ce genre d'informations. Il s'agirait plutôt ici d'un émerveillement du réel, rien moins, comme peuvent l'éprouver les enfants, les poètes, les illuminés. Il passe par le fait d'apprendre (ou réapprendre) le monde par des mots, ou l'inverse... Les mots d'une langue étrangère, le Ruc, ânonnés tendrement par mémé Cao Thi Hâu, et répétés par son petit-fils ; et le monde au moyen d'une vieille caméra Bolex 16 mm qui, remontée à la main avant chaque prise, ne peut tourner qu'une trentaine de secondes... Alors, dans cette saisie morcelée du réel, comme l'est celle d'un abécédaire, la musique d'un mot inconnu précède les images splendides, généreuses - grâce à une caméra d'une étonnante liberté - de tout ce qu'il désigne.
Au commencement, le monde nous fut donné ainsi, dans la sensation pure : sons, couleurs et formes. À côté, une voix insistante répétait ce qu'on appelle des mots. Par eux le chaos trouva peu à peu un ordre, l'espace des lieux, le temps des répétitions. Et ce film semble nous demander (et ce au moment où l'I.A. est en train de gérer tous nos savoirs) s'il n'est pas devenu nécessaire de tout revisiter, réapprendre. Par la voix aimante d'une aïeule éternelle, la poésie.
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