Implosion ou explosion de la scène, une preuve des admirables puissances théâtrales…
Pour favoriser cette extraordinaire concentration scénique, ce n'est pas seulement que la salle de l'Essaïon où se joue Si c'est un homme (jusqu'au 1er avril) est exiguë, ni que Gilbert Ponté s'y retrouve seul dans son espace de pénombre et s'y meuve avec réticence ; ce n'est pas seulement que le lieu dépouillé, vide même, décourage toute dispersion, toute distraction... C'est que la parole de Primo Levi (1919-1987), écartant le pathos, l'hyperbole voire la métaphore, enserre dans une précision objective et rigoureuse l'objet hallucinant qu'elle décrit : Auschwitz. Soit l'horreur absolue. Auschwitz : une effroyable industrie de mort produite par des vivants, une entreprise systématique de déshumanisation conçue par des humains, les nazis... Cet objet, cette expérience aspirent immédiatement notre attention, parce que nous savons parfaitement qu'il s'agit, maintenant et ici, de la vérité nue. Et que si des humains furent capables de ça, alors la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes et de nos semblables reste à jamais entachée d'un soupçon de barbarie. « Il ne peut y avoir de poésie après Auschwitz », allait jusqu'à écrire le philosophe Theodor W. Adorno... Mais le témoignage de Primo Levi ne se réduit pas à cet épisode monstrueux, abominable de l'histoire humaine, que l'on aurait voulu exceptionnel, isolé, car il en préfigure d'autres ; et il nous vient tout de suite à l'esprit le Goulag ou Pol Pot ou plus récemment les prisons d'Assad. En nous racontant par le détail comment l'humain peut être progressivement réduit à l'état de sous-homme, puis d'instrument surexploité, enfin de chose dont on va extraire les éléments organiques, Primo Levi témoigne de l'horreur de la barbarie. Mais aussi de la puissance du langage. Maîtrise, évocation, catharsis, et rien que par des mots... Le dire suffit-il à éviter le maudire ? En tous cas, si la musique épurée de Bach et la froide peinture d'Anselm Kiefer accompagnent de temps en temps Gilbert Ponté, remarquable conteur et interprète, ce sont les paroles de Primo Levi et les quelques citations projetées qui s'impriment douloureusement en nous, un peu comme dans la nouvelle de Kafka, La Colonie pénitentiaire. Une mention supplémentaire pour ces quelques bruits que la mise en scène juste de Gilbert Ponté nous fait entendre : bien choisis, terribles, eux seuls, expressions matérielles, débordent le langage... Alors, avec presque rien, voilà tout ce que peut le théâtre, quand la scène réduite à son minimum devient un point d'incandescence, un foyer spirituel menacé.
Une occasion jubilatoire pour la scène de se dilater, d'exploser en un bouquet festif : sans doute convient-il ainsi de qualifier Les Femmes savantes (jusqu'au 1er mars au Théâtre du Rond-Point) de l'immense Emma Dante - dramaturge, metteuse en scène de théâtre et d'opéra, autrice et réalisatrice maintes fois primées - dont le merveilleux sens du comique traverse et actualise celui de Molière. Le plateau est vaste, les comédiens sont nombreux (la troupe, si professionnelle, de la Comédie-Française) et dynamiques, le spectacle comme un torrent hors de son lit déborde même dans la salle et au milieu des spectateurs... Gerbe multicolore, les perruques et costumes grotesques, rutilants et boursouflés de Vanessa Sannino, ses décors mobiles et hyperboliques, les amples lumières de Christian Zucaro, les esquisses joyeuses de chorégraphie guignolesque, les réjouissants intermèdes musicaux, la pétarade farcesque des gags et sketches en moult occasions enchantent, ravissent le spectateur bien avant que les significations critiques de la pièce ne sollicitent son intellect. Et le télescopage des époques participe sans doute autant du désordre libérateur festif qu'ils ne suggèrent l'actualité des thèmes (le féminin et le masculin comme rôles sociaux) quatre siècles plus tard... D'entrée de jeu (« Que la Fête commence ! »), la chute, depuis les cintres, de trois énormes sacs bourrés de costumes et accessoires donne l'impulsion du travestissement et des réjouissances. En cela, Emma Dante reste tout à fait fidèle à Molière qui toujours, sous les parures et les semblants, pointait avec réalisme l'intérêt, l'hypocrisie ou la concupiscence, et voulait bien sûr nous amuser ! Nous faire rire par exemple de ces maîtresses de maison demi-cultivées (Elsa Lepoivre en Philaminte, ancêtre de madame Verdurin), proies faciles de pédants (Stéphane Varupenne en Trissotin) et de parasites, mais autant de ce bourgeois borné de Chrysale (Laurent Stocker au meilleur de sa forme). Et aussi bien des salons mondains affectés que du mariage conventionnel, qu'évidemment lui-même a fui toute sa vie de par son type de relation avec Madeleine puis Armande Béjart... Le burlesque, la parodie, la caricature, la bouffonnerie, ces cavales indisciplinées, la sicilienne Emma Dante - qu'inspirent Dario Fo, la Commedia dell'Arte autant que le théâtre d'avant-garde - leur impulse le rythme qui lui convient. Ce rythme porteur de vie et d'énergie, ressort intime et puissant de son théâtre... La scène festive éclaire notre horizon. Et la comédie nous libère de nos prisons. Comme le rappelle Emma Dante, « Toutes les époques en ont. Les hommes et les femmes s'en construisent en permanence ». Alors évadons-nous avec ce rire à gorge déployée. À scène déployée !
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