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[Visuel-News]
24-09-2026
La chronique de Pierre Corcos Une adresse aux photojournalistes La chronique de Gérard-Georges Lemaire Chronique d'un bibliomane mélancolique
La chronique de Pierre Corcos |
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| Une adresse aux photojournalistes |
Des yeux qui pétillent, un visage pas rasé et souriant niché dans sa main droite au majeur orné d'une bague en argent avec une tête de mort... Jean-François Leroy. Sous cette photo en noir et blanc, son portrait en grand format, quelques mots d'hommage : "MERCI Fondateur & Directeur du festival Visa pour l'Image depuis 1989 - 38e édition 2026". Cette photo expressive, les visiteurs pouvaient la rencontrer dans les multiples lieux d'exposition du festival, qui s'est tenu jusqu'au 13 septembre, à Perpignan comme chaque année. Disparu à 69 ans, juste au début de la manifestation, Jean-François Leroy, cette figure de référence pour le photojournalisme, a écrit un ouvrage paru il y a peu, "Le Devoir de regarder. Histoires et réflexions sur le photojournalisme" (MKF, 216 p., 20 €). Dans cet ouvrage, il signe une "Lettre à un(e) jeune photojournaliste". Elle a valeur testamentaire : c'est l'héritage d'une longue expérience et d'une réflexion sur le photojournalisme en des temps de plus en plus difficiles pour lui. Quelques sages conseils donnés croisent des remarques critiques et appréciations que l'on a pu, lors des vingt-sept expositions, soi-même formuler. Et si on les généralise, on peut aussi interroger le sens du photojournalisme (cf. Visuel-News du 20-11-2025).
"Cesse de croire que la guerre est le seul passeport pour la reconnaissance. L'époque où l'on partait comme ça, par romantisme ou par fantasme d'héroïsme, est finie. La violence n'a pas le monopole de la dignité ni de l'urgence", écrit Jean-François Leroy dans cette adresse aux photojournalistes. Certes ! Et en plus, si tragiques, affreuses et dévastatrices que soient les guerres, la plupart des images qu'en rapportent les photojournalistes se ressemblent... Ce ne sont que murs criblés de balles, lourds nuages d'explosions, ruines, gravats et décombres hantés par leurs habitants accablés ; ou alors dans leur linceul, des cadavres que portent en hurlant de douleur les survivants. Ne seraient le texte d'introduction qui donne les grandes lignes et le contexte spécifique d'une guerre, et les commentaires sous chaque photo qui entrent dans son détail événementiel - sans pour autant faire parler l'image -, ces photographies montrent beaucoup d'aspects semblables : par exemple celles de La dernière guerre - Liban 2015-2026 (Diego Ibarra Sanchez), celles de Cambodge : d'une guerre à l'autre (Jean-Luc Moreau Deleris), ou celles de Liban : la guerre de trop (Mohammad Yassine), celles de Syrie : L'aube des cendres (Philémon Barbier) ou celles de Guerre au Soudan : une nation prise au piège (Abdulmonam Eassa), etc. Une telle tendance à l'uniformité peut à la longue ennuyer. Ce qui, au regard du sujet, pose question... Est-ce pour autant une limite inhérente à la photographie de guerre ? La réponse, négative, se trouve à nouveau dans un conseil judicieux et insistant que donne Jean-François Leroy : "Apprends à regarder ceux qui t'ont précédé(e). Je ne te demande pas de les vénérer, je te demande de les connaître. (...). Et un photographe aveugle à son histoire ne peut pas construire quelque chose de nouveau. Il répète sans le savoir ce qui a déjà été fait, et moins bien". Il suffit, pour s'en convaincre, de connaître par exemple les photographies de guerre d'un James Nachtwey (né en 1948) pour y admirer le point de vue original, les contrastes saisissants, le détail qui percute et/ou fait sens. Voilà qui incitera à sortir des représentations convenues...
Une autre recommandation, majeure, de Jean-François Leroy : "Apprendre à éditer est fondamental. C'est peut-être la compétence la plus rare et la plus précieuse. Éditer n'est pas seulement choisir ses meilleures photos. C'est construire une narration". Ainsi, pour sortir de la photographie de guerre et aller vers d'autres thèmes, comment ne pas être impressionné par cette narration forte de Mads Nissen (Sangre Blanca : la géographie de la cocaïne) qui - cartes à l'appui et questionnement en filigrane - raconte toute la filière de la cocaïne, de la cueillette des feuilles aux fêtes "droguées" de Berlin ? Ou bien l'on suit ce terrible fil directeur montrant que les conséquences d'une catastrophe nucléaire, comme dans un cauchemar ressurgissent sans cesse : Gerd Ludwig (Pas de fin en vue : Tchernobyl 40 ans plus tard) a documenté depuis plusieurs décennies le coût vertigineux et à tous les niveaux de ce désastre. Citons encore le récit passionnant de Michael Yamashita sur les évolutions de la Chine (L'Orient rencontre l'Occident : 40 ans de photographie en Chine) ou celui de Jérémy Lempin (L'école de la vie : liberté, égalité, invisibilité) sur l'illettrisme.
Une troisième adresse de Jean-François Leroy aux photojournalistes : "Engage-toi. Pas seulement photographiquement. Politiquement, humainement, éthiquement. L'engagement n'est pas une faiblesse du regard. C'est sa condition. Un photographe qui ne sait pas pourquoi il photographie quelque chose ou quelqu'un fera des images peut-être belles techniquement, mais creuses". Le reportage photographique de David Guttenfelder (The People of Minneapolis vs. ICE) s'engage clairement à côté de tous ces Américains qui spontanément, par tous les moyens résistent à la brutale répression des agents fédéraux mandatés par Trump. Il en sort des photographies inoubliables, de celles que souhaitait Jean-François Leroy : "Une grande photographie ne te quitte pas. Elle s'installe quelque part dans ta mémoire et elle y reste, parfois toute une vie. C'est pour ça que tu pars".
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