Certains silences hurlent... Mais il faut pour les entendre posséder une troisième oreille. Comme, pour apercevoir les fantômes d'un passé tragique et naguère refoulé, un troisième oeil... Mais les paroles qui libèrent brisent enfin l'injuste silence, et redonnent quelque chair aux spectres errants de tous ces morts sans sépulture. Psicofonia - Silences d'Espagne, le spectacle envoûtant de Faustine Noguès (texte, mise en scène et jeu), que l'on a pu découvrir au Théâtre de la Cité Internationale jusqu'au 13 avril - et qu'il faut voir à Aurillac les 10 et 11 mai, puis en juillet au Festival d'Avignon - est une cathartique histoire personnelle, puis familiale et enfin politique. Après une quarantaine d'années de terreur et de sanglantes répressions franquistes et la chute de ce régime, une loi d'amnistie fut adoptée en Espagne en 1977 dans un but de pacification sociale qui rendrait enfin possible la démocratie. Une amnésie collective et en quelque sorte fonctionnelle donc, un mutisme commandé !... Seule en scène, conteuse et enquêtrice, Faustine Noguès nous propose de sa voix douce une expérience sonore immersive (son binaural) originale. Et voici que la trouvaille scénographique de ces écouteurs individuels se mue en métaphore poétique de l'écoute mentale. Ces « bruits blancs », ces voix enfouies puis ces paroles qui libèrent vont ainsi résonner dans l'esprit du spectateur/auditeur, et lui permettre d'écouter enfin tous ces cris d'outre-tombe et les paroles des vivants qui furent bâillonnés. En 2022, le gouvernement Sanchez a voté une loi de mémoire démocratique levant la prescription des crimes franquistes. Ce spectacle, prolongement poétique et théâtral de cette loi bienvenue, vient nous rappeler que certaines paroles conflictuelles et douloureuses s'avèrent également libératrices.
Par les images aliénantes de la douce et jolie épouse, de l'ange du foyer, de la mère poule, de la fée domestique, du fruit sensuel, etc., nous, femmes, sommes coupées de notre génie créateur ! Ces paroles libératrices de Virginia Woolf (1882-1941) résonnèrent sous la forme de conférences données en 1928 dans deux collèges pour femmes de l'université de Cambridge ; puis elles furent lisibles l'année suivante dans un ouvrage connu, Une chambre à soi. Le sujet : la place mineure des écrivaines dans la littérature et, précisément, dans le contexte britannique. Simple discours féministe avant la lettre dira-t-on ; sauf qu'il s'y ajoute une fiction réjouissante : Woolf imagine que les oeuvres de Shakespeare furent écrites par sa soeur, Judith (elle n'a jamais existé), rien que pour énumérer tous les obstacles contrant la volonté théâtrale et créatrice de cette soeur surdouée... De cette conférence et de cette fiction, Juliette Marie s'est emparée dans son spectacle à la fois instructif et drôle, La Soeur de Shakespeare (jusqu'au 31 mai 2026 au Studio Hébertot, puis en Avignon du 4 au 25 juillet). Il fait se rencontrer sur la scène la romancière/conférencière (Inès Amoura) et sa créature imaginée (Solenn Goix), actualise sans difficulté le propos, et surtout en estompe l'éventuel didactisme et/ou militantisme par le jeu, le chant, le mime, la danse, la marionnette et l'adresse au public. Mais surtout, aussi bien Virginia Woolf que ce spectacle à la fois léger et grave vont encore plus loin que la juste revendication des femmes créatrices face à l'imposition patriarcale des rôles sociaux. Et ce grâce à la féconde thèse, défendue également par le psychanalyste Otto Rank (1884-1939), de l'androgynie psychique du génie créateur, saisie intuitivement par Virginia Woolf et libérant du clivage masculin/féminin.
Maison d'arrêt. Cellule. Barreaux. Et mitard, qui est une prison au carré... Comment s'évader quand on ne peut pas s'évader ? Si les corps sont mis à l'ombre, les esprits peuvent-ils au moins trouver quelques lumières ? Et si par une réalité morne, invariable, réglementée, les imaginations sont contraintes, quelles images et quels mots les libèreraient un peu ?... Céline Caussimon, comédienne, est entrée dans les prisons pour animer des ateliers d'écriture à partir de chefs-d'oeuvre de la peinture, projetés à des groupes de détenus volontaires. Que voyez-vous ? Qu'imaginez-vous ? Laissez-vous aller à écrire sans réserve !... De cette expérience réitérée avec prisonnières et prisonniers, elle a tiré un spectacle touchant et généreux : Je n'ai pas lu Foucault - Chefs-d'oeuvre en prison (jusqu'au 2 juin, les mardis au Théâtre Essaïon). Le titre fait allusion au célèbre ouvrage de Michel Foucault, Surveiller et punir - Naissance de la prison, qui entre par le détail significatif autant que par l'esprit général dans l'histoire de la prison, du châtiment ; et il nous dit que justement Céline Caussimon ne l'a pas lu, et donc qu'elle arrive dans les prisons sans savoir préalable ni spécialisation. Ce qui donne à son expérience et à son spectacle la fraîcheur de l'étonnement, de la surprise. Et, dans le moment où avec curiosité les détenus découvrent Basquiat, Van Gogh, Hopper, Poussin, Cézanne, etc., elle-même se confronte dans l'affliction avec la réalité carcérale et son ordinaire. Cette prise de conscience croisée, et partagée par les spectateurs, jointe à la performance du seule-en-scène, où la comédienne joue tous les rôles, des surveillants aux détenus en passant par les coordinatrices culturelles, donne au spectacle toute sa consistance théâtrale. On regrette juste que les peintures soient traitées en images seulement.
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