Pour illustrer et montrer la troublante actualité de la parole, de la pensée d'Eric Arthur Blair, dit George Orwell (1903-1950), le cinéaste haïtien engagé Raoul Peck (né en 1953, et Oscar du meilleur documentaire pour I Am Not Your Negro) n'a pas lésiné sur les moyens. Son film documentaire Orwell 2+2 =5, vaste mosaïque à la fois éblouissante et accablante (trop peut-être), se déploie comme un montage savant et patient de photos, archives, datas, interviews, séquences télévisées, extraits de films ou de documentaires, etc. Ce montage est ponctué par de longs plans fixes sur des inconnus, d'ethnies diverses, qui à la fois semblent nous interpeller, mais aussi témoignent de la fidélité de Peck à Orwell. Lequel, méfiant à l'égard des doctrinaires, se voulait un Monsieur Tout-le-monde... Et les extraits de son oeuvre (ses romans, essais, journaux intimes), dits d'une voix grave par le comédien Éric Ruf, épousent, rehaussent et approfondissent les pièces multiples de cette mosaïque. Quelques défauts mineurs du film (certains raccourcis, amalgames et rapports discutables) ne peuvent effacer sa vertu cardinale de « lanceur d'alerte ». Car nous serions bien entrés dans un monde liberticide où, de la technologie de surveillance à la manipulation sophistiquée, le totalitarisme a pris des formes « soft », inédites, pernicieuses. La vigilance, l'esprit critique doivent se remobiliser. Et la lecture d'Orwell constitue un bon début...
La célébrité mondiale de cet essayiste et romancier britannique tient sans doute dans les deux romans qu'il a écrits vers la fin de sa vie : La Ferme des animaux (1945) et surtout bien entendu 1984 (1949). Cette fable politique et cette dystopie futuriste appréhendent par la fiction (recours à la satire, à la parabole ou à l'allégorie) des réalités historiques effroyables. Nous gardons en mémoire (tous ? Pas sûr, c'est aussi un problème que l'inculture et l'amnésie !) les exemples concrets de régimes autoritaires ou totalitaires (fascisme, stalinisme, nazisme, maoïsme, etc.), qui ont opprimé, asservi, massacré des millions de personnes. Totalitarismes ou bien oligarchies technocratiques, la censure, le mensonge, la propagande, la manipulation du langage (« novlangue ») y ont toujours précédé et accompagné la coercition sur les esprits et, quand c'était insuffisant, la violence sur les corps. Un Victor Klemperer (1881-1960), décryptant la novlangue nazie hier, un Clément Viktorovitch (L'Art de ne pas dire) ou un Bertrand Méheust (La politique de l'oxymore) analysant la rhétorique manipulatrice aujourd'hui prolongent l'intuition percutante d'Orwell, que le documentaire de Raoul Peck nourrit de ses innombrables illustrations : à savoir pas de pouvoir coercitif sans police de la pensée, et pas de police de la pensée sans manipulation préalable du discours. L'imposition d'une langue simplifiée à la syntaxe réduite et au lexique contraint, le slogan continuellement répété annihilent la contradiction, bloquent l'esprit critique et la pensée du complexe. S'ajoute également l'utilisation large du sophisme, de l'inversion, de l'euphémisation, du faux dilemme, de la généralisation abusive, de la pétition de principe, etc. La publicité, tout comme « les éléments de langage » des politiques nous offrent hélas maints exemples de ces procédés rhétoriques efficaces, contre lesquels beaucoup n'ont pas les moyens de se défendre. Et le film de Raoul Peck n'a que l'embarras du choix illustratif entre les paroles de Goebbels, Poutine, Trump, Meloni, Bush, Le Pen, etc. Empire du mensonge, promotion de la « post-vérité » !... À moins d'être vécue comme une étourdissante confusion, l'hétérogénéité des références, dans l'espace et le temps, procure ici le plaisir esthétique du panorama complexe. Mais un tel plaisir est largement contrebalancé par l'effroi que provoquent ces foules déchaînées, fanatiques et comme magnétisées par les mots d'ordre de la « novlangue », profondément incrustés dans leur inconscient. En outre, autres alarmes, le documentaire de Raoul Peck pointe à raison les développements numériques du contrôle facial, la concentration des médias appartenant à quelques milliardaires (Bolloré, Murdoch), les dérives fascisantes des géants de la Tech (Musk), le mépris du Droit international justifié par d'insupportables mensonges... Heureusement, Peck cite aussi ses « alliés » : aussi bien des réalisateurs qu'il aime (Ken Loach, Bill Douglas), des lanceurs d'alerte (Edward Snowden), que des intellectuels (Pierre Bourdieu).
Dans Orwell 2+2 =5 la parole si lucide, courageuse de George Orwell, constamment présente, son écriture sur l'écran, l'humanisme, l'intégrité, la fière indépendance de cet homme attachant que ronge et détruit inexorablement la tuberculose (la vision au microscope des bacilles de Koch amorce et conclut ce documentaire, comme pour rappeler notre universelle fragilité) ne se contentent pas de mettre en perspective la masse d'images que nous recevons ; elles évitent en partie à ce documentaire la pesanteur du film à thèse, par le témoignage d'une subjectivité.
Si l'affiche du film montre un poing enfonçant par la force dans une mâchoire une contre-vérité, l'exemple d'Orwell, lui, nous montre comment une force incoercible est contenue dans une parole juste, débarrassée de toute peur et de tout bâillon, émanant d'un être libre.
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