Le plus grand rassemblement de magasins dédiés aux textiles pour tous usages et en tous genres, d'une diversité incroyable et à filer le tournis, se trouve à Paris, au pied de la butte Montmartre, au marché Saint-Pierre. Il était évident et même fatal que la Halle Saint-Pierre, au coeur de ce quartier, consacre dans un rassemblement prodigieux de bricolages oniriques à tous ces tissus la célébration artistique que, pour s'échapper enfin de leurs rouleaux et étagères, ils attendaient patiemment. Jusqu'au 31 juillet, l'exposition L'Étoffe des rêves - Création textile soumet l'art textile, souvent décoratif et bien sage, à l'épreuve anarchisante et singulière de l'art brut. Alors on s'en doute, pour notre grande joie, le textile s'évade de ses frontières artisanales ou industrielles pour devenir un matériau de récupération sauvage à expérimenter de mille façons ; et avec sa sensualité propre, ses possibilités insoupçonnées et ses contraintes. Sur deux niveaux, l'exposition réunit 300 oeuvres, majoritairement d'art brut, de 36 artistes d'origines variées, et sous la houlette de Martine Lusardy, directrice de la Halle Saint-Pierre et commissaire d'exposition. Tisser les fils de l'imaginaire : alternative aux liens sociaux ? S'il est possible que l'emphase, la folie, la surcharge ou la difformité de telles ou telles propositions plastiques repoussent, il est hautement improbable que cet ensemble de créations n'enthousiasme pas.
Comment suivre un fil d'Ariane dans cet écheveau de soie, coton ou laine ?... On peut commencer par Stéphane Blanquet, parce que sa créativité multiforme, pléthorique, monstrueuse même par son inspiration et son débordement, laisse pantois... Il a déjà occupé ici tout le rez-de-chaussée il y a bientôt cinq ans (cf. Verso Hebdo du 16-9-21), et nous le retrouvons dans une salle entière. Voici un système veineux (son obsession de l'organique) en laine rouge et bleue, et plus loin une tapisserie d'un baroquisme outrancier (Cuirs de l'Aurore à Demi-Feutré), puis une installation avec différents tissus qui pourrait être une représentation hallucinée de lui-même dans son fauteuil roulant ; et d'autres oeuvres qui témoignent à la fois d'une aisance rare à manipuler le textile, et d'une continuelle exubérance maniaque... Un même effet de surabondance mais sans monstruosité est obtenu par ces canevas et tapisseries assemblés et cousus pour un grand tableau comme Pénélope painting (4m x 2,7 m), multicolore et postmoderne, réalisé par Aurélia Jaubert. Plus aérées, broderies en fils de coton évoquant par leurs figures du Kandinsky, les oeuvres maîtrisées de Ficht Tanner - dont l'une sert d'ailleurs à l'affiche de l'exposition - détonnent par leur allégresse (tout comme celles en bouquet de Brankica Zilovic, en laine tuftée) dans toutes ces propositions hallucinées et inquiétantes. Ce n'est pas en effet les sortes de lugubres momies recroquevillées (tissu de nylon sur mousse) qu'aligne Micheline Jacques (Les barbares), ni encore les tableaux textiles d'Antuono Barbara (cf. Il est toujours temps...) aux thèmes récurrents de mort, ni enfin La mariée II de Raymond Renaud, oeuvre à trois dimensions en fils et tissus, d'une inspiration fantastique, tout comme la série cauchemardesque des créatures de Polly Vogel (Los errantes) qui pourront affermir la tranquillité d'esprit !... Mais un certain nombre d'oeuvres restent empreintes d'art naïf ou populaire tout simplement, comme les merveilleuses broderies scintillantes et multicolores sur tissu d'Alicia Lasne (un texte nous apprend qu'elle était diagnostiquée « autisme Asperger », il suggère une fois de plus la dimension cathartique de la création), ou comme les tableaux de scènes de la vie quotidienne, en pièces de tissu découpées et cousues, de Shao Liyu Chen (cf. Faire une visite du nouvel an), ou encore les scènes touchantes, au croisement de l'Afrique et de l'Occident de Marion Oster, récupération et assemblage de mercerie (cf. Mère à l'enfant), ou les créations rutilantes en fil de coton de Nicole Bayle, messages d'amour (cf. Tricot) pour le futur, ou enfin le banc fleuri, les poupées ornementées de Josette Rispal... On ne peut pas tout citer ici tant la variété, l'ingéniosité des traitements du textile étonnent, ravissent et submergent le visiteur (par exemple rigidifier des fils pour fabriquer des architectures comme Marie-Rose Lortet, ou bien amidonner des napperons pour en faire des crânes comme Hervé Bohnert, il fallait y songer !). Mais ce visiteur note au passage que les oeuvres d'art abstrait, certaines remarquables (Le grand tricotin de Jean-Noël Wintergest), ne sont pas nombreuses et ne s'en étonne pas : quels que soient son matériau et sa technique, l'art brut aime raconter quelque chose qui vient de la nuit des temps ou de l'inconscient... L'inconscient libidinal a inspiré à l'évidence Marie-Thérèse Chevalier qui, par d'habiles assemblages d'étoffes, dont le satin, sous plexiglas, crée de superbes oeuvres érotiques (cf. Les dessous de Mona) et notamment des sexes féminins esthétisés. Même l'OEdipe trouve sa traduction en tissus d'ameublement avec la Mère possessive de Reinaldo Eckenberger !
Avec un matériau supplémentaire, le textile, toutes ces poussées créatives puissantes, désordonnées, incoercibles peuvent évoquer la théorie de l'esthéticien Aloïs Riegl (1858-1905) sur l'art comme résultat d'une pulsion, ou vouloir artistique (« Kunstwollen »). Si c'est lui qui au final nous a ébahis, il n'est pas étonnant qu'il nous ait tant vivifiés.
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