La voix déchirante de l'Ukraine se manifeste deux fois dans la pièce d'Alain Roisin, Anatomie d'un aveuglement (jusqu'au 30 décembre, le mercredi et le samedi, au Théâtre Lucas-Paumier). Cette voix, incarnée par deux personnages, interroge, interpelle en visant à l'extraire de sa bonne conscience celui auquel, à différents moments, elle s'adresse. Et ce personnage n'est pas moins qu'Édouard Herriot (1872-1957), homme politique français qui fut tour à tour président du parti radical, longtemps maire de Lyon, sénateur, député, ministre, président du Conseil, puis de la Chambre des députés, etc. Une prestigieuse carrière politique, une figure notable de la gauche. Par ailleurs c'était un intellectuel, une plume brillante (histoire, critique, mémoires : Jadis). Soit. Mais une vilaine tache macule cette belle carrière... En 1933, et à l'invitation de Staline désireux d'un témoignage valorisant la collectivisation, Édouard Herriot se rendit en Ukraine. Et c'était en plein dans cette période effroyable de la Grande Famine, l'"Holodomor" (en ukrainien = "extermination par la faim"), sciemment provoquée, organisée par le dictateur : un génocide du peuple ukrainien qui provoqua 4 millions de morts ! Répression, déportations, épouvantable famine de masse dont certains journalistes, comme le gallois Gareth Jones, ont su rendre compte pour les dénoncer. Mais, invité, choyé, facilement abusé par la propagande et les décors trompeurs, Herriot revint... enchanté de son voyage ! Comment comprendre un tel aveuglement ? C'est tout le propos de cette pièce, sans doute illustrative mais très prenante... Nous sommes en 1957, l'homme politique est hospitalisé, il va bientôt mourir. Or son infirmière, connaissant bien l'histoire de l'Ukraine, est obsédée par ce voyage diplomatique de 1933 durant laquelle une cécité (?) fut complice d'un crime collectif. Une journaliste, d'origine ukrainienne, interpelle également Herriot. Il nie, élude, se défend... La mise en scène de Marie Philippe, assez réaliste, met en valeur les multiples confrontations. Est-il si facile d'abuser quelqu'un par les mots, les images, de la cosmétique ? Ou Herriot voulait-il complaire à Staline pour s'en faire un allié contre Hitler ? Nous ne le saurons jamais... Mais de Staline à Poutine, l'acharnement à anéantir l'Ukraine en tant que peuple et nation ne peut, à cette occasion, que bouleverser. Comme inquiéter l'aveuglement, ou juste la myopie, pour considérer ce dont Poutine est le nom...
L'invasion de l'Ukraine par la Russie poutinienne est à l'origine de La Trilogie de la guerre (Un champ brûlé Un endroit perdu Une nuit blanche), un spectacle percutant, magistral qui s'est joué jusqu'au 2 octobre au Théâtre Paris-Villette. En effet ses auteurs et interprètes, Elena Kulikova (29 ans) et Dima Efremov (25 ans) l'ont conçu en Europe après s'être enfui de Russie, "témoins et complices involontaires" (sic) d'une guerre qu'ils n'ont jamais voulue... Ce spectacle est bien plus que le vibrant "pas en mon nom" des deux artistes russes : elle, écrivaine, metteuse en scène et performeuse, et lui, pianiste, musicien et activiste. C'est tout à la fois un acte de dénonciation radicale, un triple concert et un magnétique rituel d'exorcisation. Enfin un examen de conscience anthropologique sur l'"âme russe"... Car si Poutine est bien sûr l'implacable dictateur qui a ordonné cette guerre d'invasion - coloniale, impérialiste et terriblement meurtrière -, le peuple russe dans sa majorité le suit et l'accompagne. Elena nous rappelle que, des tsars d'hier à Poutine aujourd'hui en passant par Staline, ses compatriotes n'ont jamais bénéficié du temps démocratique émancipateur. La misère (matérielle puis psychologique), la soumission, le sacrifice de soi, l'auto-dévalorisation les caractérisent. Fille de psychanalystes, elle se livre à une investigation en profondeur de son peuple. Un peuple qui lui fait honte. Longtemps, elle a cherché une forme théâtrale à même "de déconstruire l'image à la fois lointaine et romantisée de la Russie, encore très présente en France à travers sa littérature ou sa musique. La réalité actuelle du pays est toute autre : celle d'un État marqué par la violence envers ses voisins, mais aussi envers ses propres citoyen(ne)s".
Et cette forme théâtrale, opératique, d'une redoutable efficacité, qui heurte et bouleverse, est la suivante : un texte en français et en anglais (celui d'Elena ou des citations ou des témoignages) est projeté; il intrique des faits documentés, accusateurs, et l'expression de sentiments intimes ; dit ou chanté en russe, il est accompagné par le piano lyrique de Dima ; ce texte musicalisé peut donner lieu à des performances ; procédant d'une mémoire et d'un imaginaire, il commence souvent avec un rêve inquiétant et vire au cauchemar ; en plus, significative y est la référence à de grands créateurs dans différents arts (Platonov, Kaurismaki, Littell, Rossellini), bouées de sauvetage spirituel dans une mer démontée ; le texte soulève enfin pour les deux créateurs une interrogation qui taraude : "jusqu'à quel point cet État autoritaire s'inscrit-il dans nos mécanismes les plus intimes ?".
Parce qu'elle a brisé notre rêve de paix européen, occasionné depuis 2022 près de 2 000 000 de victimes (morts et blessés) civiles et militaires et que ça continue, parce qu'elle sonne "L'Heure des prédateurs" (cf. Giuliano da Empoli), cette guerre n'est pas seulement un fait d'actualité. Elle s'inscrit plus ou moins consciemment dans notre intimité.
Voilà pourquoi nous avons toutes et tous l'Ukraine au coeur.
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