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[Visuel-News]
05-03-2026
La chronique de Pierre Corcos Photographie de guerre, Robert Capa.
La chronique de Pierre Corcos |
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| Photographie de guerre, Robert Capa. |
Mitraille de photos pour l'un, et de balles réelles pour les autres ; saisir le bon cliché pour l'un, se battre et survivre pour les autres... Mais tous évoluent dans ce même espace où la mort fauche sans cesse, de son mouvement large et imprévisible. Les soldats peuvent s'en tirer et le photographe de guerre mourir. Comme par exemple Endre Ernö Friedmann, bien mieux connu sous le nom de Robert Capa, tué le 25 mai 1954 par l'explosion d'une mine sur la route de Thaï-Binh (Nord Vietnam), alors qu'il photographiait les troupes françaises qui avançaient au combat. Cette ultime photo en couleurs figure comme bien d'autres, devenues célèbres, dans la grande exposition - Robert Capa, photographe de guerre - que le musée de la Libération de Paris consacre jusqu'au 20 décembre à cette figure devenue légendaire du photoreporter bravant tous les dangers. Car il faut bien une forme de témérité, d'obnubilation ou peut-être de transgression pour aller chercher l'image là où la mort l'interdit. Comme Robert Capa (1913-1954), sa compagne Gerda Taro (1910-1937), Gilles Caron (1939-1970), Henri Huet (1927-1971), Anja Niedringhaus (1965-2014) et bien d'autres, tués dans le cadre de leur métier. Alors on peut se demander : à quoi bon toutes ces morts, ou ces nombreux blessés, pour des photos qui ne nous apprennent rien en fait qu'on ne puisse imaginer en faisant un petit effort ?... Quoi, une attitude du corps à l'instant même où les balles tuent ? Comme cette photographie de Capa, l'une des plus célèbres du monde, intitulée Mort d'un milicien, représentant un soldat républicain en chemise blanche, fauché près de Cerro Muriano pendant la guerre civile espagnole. Ou juste une expression de crainte et vigilance mêlées ? Comme celle de ces résistants protégés par une jeep, lors de la libération de Paris ? Ou un cadavre baignant dans son sang ? Comme celle de ce soldat américain abattu dans un appartement par un tireur d'élite allemand ?... Une attitude, une expression, un cadavre, et alors ? Quel est le sens de ces clichés, de ces images ?
L'historien répondra que la photographie guerre est déjà la continuation de la peinture de guerre, avec les possibilités expressives et dynamiques de ce motif. C'est ainsi que très tôt, dès 1853, Roger Fenton (1819-1869), photographiant les blessés, les cadavres, chroniquait la guerre de Crimée. L'historien rappellera aussi, bien entendu, l'essor extraordinaire du photojournalisme, des années 20 aux années 50 (jusqu'au moment où il recula peu à peu devant la télévision) et le rôle des nouvelles techniques comme l'apparition de l'appareil de petit format, rapide et maniable. Et, ce n'est pas neutre, l'exposition mêle la carrière de Capa et une présentation didactique de la photographie de presse ; ses techniques et ses outils, du Leica à l'impression finale en passant par les planches-contacts... Mais tous ces aspects historiques, utiles à rappeler, sont insuffisants (cf. Verso Hebdo du 20-11-2025). Il convient aussi de s'interroger sur la charge politique, émotionnelle, esthétique d'une photo de guerre dite « réussie ».
Avec sa vivacité d'esprit et son franc parler, Capa relativise déjà cette qualification : « (...) vous ne savez jamais si vous avez une photo réussie ou pas. Parce que, quand vous photographiez, presque toutes les photos se ressemblent, et la photo réussie est dans l'imagination des éditeurs et du public qui les voit. » (dit dans une interview, audible en anglais et traduite, dans le cadre de l'exposition). La mythification des photographies de guerre n'est-elle pas également le résultat de stratégies médiatiques ? Une enquête fouillée d'A.D. Coleman, ancien critique photo du New York Times, montre par exemple que les onze photographies tellement célèbres (The Magnificent Eleven) du Débarquement prises par Capa n'étaient pas, comme l'avait prétendu la direction du magazine Life à l'époque, les seules sur une bonne centaine à avoir miraculeusement échappé à un accident de manipulation en laboratoire ; non, en fait Capa n'avait réalisé que ces onze photographies de guerre, paniqué par la mitraille sur Omaha Beach. En racontant une fable, Life a contribué à la survalorisation de ces photographies de guerre, dont l'une d'ailleurs fait l'affiche. L'exposition nous propose cette enquête dans une vidéo très didactique. Alors - et cela n'enlève rien au courage, à l'engagement politique de Capa et à son professionnalisme évident - l'idée d'une instrumentalisation de la photographie de guerre ne peut manquer d'émerger... Déjà, avec le service photographique des armées, la photographie de guerre peut aisément se faire outil de propagande (aggravé aujourd'hui par le numérique et l'I.A.) ; ensuite une idée subreptice et fallacieuse voudrait que le risque mortel pris par le photographe de guerre serait le garant de la véracité de sa photographie, alors qu'une photographie reste toujours un point de vue ; enfin, la photographie de guerre obéit une logique médiatique/économique par le biais d'une agence (Capa avait fondé l'agence Magnum en 1947) ou en indépendant. Et peut-on isoler cette logique-là de la globalité de la « société du spectacle » (« le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images », posait Guy Debord) ?
Sans doute était-ce voulu : les commissaires d'exposition, Sylvie Zaldman et Michel Lefebvre, ont fait en sorte que cette passionnante exposition sur Robert Capa interroge aussi la photographie de guerre.
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