Dans l'exposition Voyages à Giphantie (jusqu'au 3 mai 2026 à la Fondation Henri Cartier-Bresson), les grandes peintures (200 x 220 cm par exemple) de Romain Bernini, né en 1979, ont cette double caractéristique de nous transporter dans des sites urbains ou naturels impossibles à localiser, mais aussi, par la rutilance de leurs couleurs inhabituelles, à suggérer un autre monde où, à défaut d'être absolument meilleure, la réalité serait plus intense. Or l'utopie est justement ce lieu qui n'existe pas (« u-topos ») et dont, depuis Thomas Morus en 1516, le sens est devenu « société idéale » ... Prenons par exemple l'huile sur toile intitulée Solar Ghost (200 x 160 cm) : un éblouissant jaune citron tenant lieu de mur repousse devant lui un jeune homme debout sur un sol vert amande ; ce jeune à la physionomie impénétrable serre un rectangle noir dans ses mains, ordinateur ou surface réfléchissante, comme pour capturer les rayons du soleil. Autres peintures, les troncs d'arbre (Him VII par exemple, 200 x 220 cm) qui revêtent des couleurs surprenantes (du cobalt turquoise par exemple) et exaltent une prolifération végétale en gerbe triomphante. Enfin, l'usage fréquent de la figure parfaite, le cercle, que les personnages contemplent ou bien tiennent précieusement, évoque un monde idéal. Cet ensemble pictural, à la fois lyrique et déroutant, procède du « Color Field painting movement » américain - relié à l'expressionnisme abstrait et dans lequel la couleur devient le sujet lui-même - mais aussi, puisque figuration il y a, d'une recherche de figures et scènes énigmatiques, d'un autre monde. Bref une étrangeté moins inquiétante que prometteuse... Les peintures de Romain Bernini - qui fut pensionnaire à la Villa Médicis à Rome en 2010-2011, dont les oeuvres sont présentes dans les collections du Centre Pompidou, du CNAP, et qui enseigne à l'ENSBA depuis 2023 - évoquent des phosphènes bizarres et flamboyants. Ceux que l'on trouverait sous ses paupières avant une sieste, l'été, quand se mêlent aux déroutantes visions du rêve naissant les traces lumineuses d'un réel surexposé...
Or justement cette série de tableaux a été inspirée par un petit ouvrage, curieux et méconnu, datant de 1760, Giphantie (anagramme de Tiphaigne), écrit par Charles Tiphaigne de la Roche (1722-1774), bien dans la tradition des récits utopiques. Plus précisément ici des romans d'anticipation, puisqu'il prédit la transmission à distance du son et des images, les lentilles de contact, la nourriture lyophilisée, etc. et surtout - last but not least - avec 80 ans d'avance sur l'annonce de l'invention de Louis Daguerre, en 1839, l'avènement d'un mode étonnant de production d'images qui ressemble beaucoup à... la photographie ! Ainsi le commissaire de l'exposition et directeur de la Fondation Henri Cartier-Bresson, Clément Chéroux, a d'un même coup traité ici de la peinture, de l'utopie et de la photographie.
Ne trouve-t-on pas dans la nature à peu près toutes les catégories esthétiques qui furent élaborées ? Y compris le fantastique ?... Pourtant le fantastique s'échappe des lois naturelles. Il est surnature, dépassement, transgression de la nature par la surnature. Mais comment la nature pourrait se dépasser elle-même ? Or, c'est à ce paradoxe favorable au ravissement esthétique et à l'enthousiasme que nous invite l'exposition Codex on the Rocks jusqu'au 27 juin au Musée de Minéralogie - École des Mines... Que fait en somme le street artiste parisien Codex Urbanus ? En dessinant au marqueur blanc ou gris sur des grandes feuilles de papier noir des chimères, en leur donnant un nom latin qui leur prête un semblant de vérité, en peignant certaines chimères sur des pages de vieux livres ou sur des assiettes ou même des minéraux, il ne se contente pas d'exposer un bestiaire d'animaux fantastiques, comme il le fait habituellement sur les murs de Paris (plus de 800 et en particulier à Montmartre), bestiaire qui évoque les enluminures médiévales ou la bande dessinée fantastique. Il met aussi en exergue, éclaire indirectement les collections pléthoriques, ahurissantes, prodigieuses de ce musée de minéralogie, largement méconnu et qui mérite plusieurs visites. Car non seulement le règne minéral, à la différence des autres règnes (végétal et animal), est époustouflant par sa temporalité, son échelle de temps (les zircons par exemple se sont formés il y a 4,4 milliards d'années et ont été préservés !), mais encore parmi les 2000 espèces minérales existantes, outre les éléments natifs, c'est-dire purs, comme le platine, l'or, le cuivre, etc., bien connus, il y a ces compositions, assemblages, textures, formes et couleurs de roches qui débordent l'imagination humaine la plus délirante. La nature s'est en quelque manière « surpassée » ! Et les chimères de Codex Urbanus, ces monstres mythiques, ces assemblages monstrueux composés de parties disparates, semblent là pour croiser, dans une même extravagance profuse, combinaisons humaines et assemblages minéraux. On découvre ceci : certaines peintures fantastiques ressemblent à des agates, et le calcaire ruiniforme semble vouloir imiter un paysage romantique avec ruines... Les « Rocks » débordent les formules du Codex !
Leonardo disait : « L'oeil reçoit de la beauté peinte le même plaisir que de la beauté réelle ». Même si c'est la beauté peinte qui lui apprend à admirer la beauté naturelle...
Prolongeons cette rêverie fantastique et minéralogique avec l'exposition Rêveries de pierres : Poésie et minéraux de Roger Caillois (jusqu'au 29 mars à l'École des Arts Joailliers).
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